J19 – Rakiura Track

North Arm Hut, Rakiura Track, Stewart Islands, 14h30

1ère nuit sur Stewart Island, mais aussi en cabane. Elle s’avère plutôt tempétueuse. Aucun kiwi entendu. En restant positif, leurs cris étaient sans nul doute recouverts par le sifflement du vent dans la charpente et le grincement des arbres environnants. Au milieu de la nuit, je ne sais plus vers quelle heure, j’alimente le feu de quelques bûches. A 6h00, un souffle frais me réveille, le feu s’est éteint. Comme Rod émerge, j’en profite pour en allumer un nouveau et j’attends une température intérieure plus clémente d’ici une petite heure.  Jusque vers 7h00, nous patientons, à l’écoute du vent, ou parfois d’une petite averse qui résonne sur la cabane. Le jour ne pointant pas encore, je me lève, prépare la pâte à pancakes pour le petit déjeuner. Tartinés de beurre, saupoudrés d’éclats de chocolat ou encore enduits de miel, ils me trouveront le coeur et égaieront le frugal porridge de Rod. 8h00, les nuages rosissent, il est temps d’empaqueter nos affaires, ranger la cabane, refaire le stock de bois consommé et se mettre en route. Direction North Arm Hut, une cabane aussi équipée d’un poêlon, et Bagaree Hut, un cabanon bien plus fruste, sans chauffage pour l’autre voyageur. Dernier adieu, après un demi kilomètre de route commune, il me remercie chaleureusement de m’être occupé du chauffage, des quatre-heure et des pancakes matinaux, pour “(sa) dernière nuit dans un hôtel 4 étoiles pour les 10 prochains jours”.

Au moment de quitter la cabane, une soudaine averse, malgré le ciel bleu, me force à revêtir pantalon et veste de pluie, que j’enlèverai sitôt arrivé à l’intersection entre trois sentiers, celui retournant sur Oban, celui d’où je viens et le chemin menant à North Arm. Malgré les rafales, la température est suffisamment douce pour que je poursuive ma route en shorts/T-shirt.

Je quitte la côte pour m’enfoncer dans les profondeurs de la forêt et traverser l’isthme dont Oban occupé l’extrémité sud-ouest. Quelques escaliers et une pente douce pour gravir la première des deux collines (altitude : environ 200 mètres). La végétation est caractéristique d’une zone qui fut préalablement exploitée par les colons : aucun grand arbre, nombreuses fougères et autres feuillus à la croissance rapide. Alors que je redescends dans le vallon, deux treuilles à vapeurs surgissent de la forêt. Vestiges de l’industrie forestière, ces guideaux ont remplacé au début du XXe siècle chevaux et boeufs pour le halage de troncs. L’ensemble mécanique, laissé en proie à l’humidité depuis 1931, est rongé par la rouille. Deux toits construits par le DOC les protègeront des intempéries pour quelques années, avant qu’ils ne finissent par se désagréger complètement. Je laisse ces souvenirs et poursuis mon chemin, arrivant enfin dans la végétation primitive. Les podocarpes, jamais agressés par une scie ou un hache, dressent leur cimes vers les hauteurs; au sol, mousses et lichens  prolifèrent, seuls quelques fougères basses se développent. Bien différent des zones côtières traversées hier.

Je ne vous avais pas encore parlé du chemin, un véritable sentier du DOC : un remblais de terre empaqueté dans un film tressé et recouvert d’un treillis plastique, surmonté d’une fine couche de gravillon protège le sol des nombreuses foulées des touristes. Pour éviter que l’ensemble ne soit emporté par les eaux de ruissellement à la première intempérie, de grosses rigoles, parfois creusées des deux côtés du tracé, drainent les eaux jusqu’au ruisseau le plus proche. Le bois des ponts et caillebotis, pour traverser les zones humides, sont rendus antidérapants par l’adjonction d’un grillage métallique – genre treillis à lapin – cloué à leur surface. Définitivement, la moyenne de 2km par heure sur de tels tracés, calculée par le DOC, est bien faible. Même chargé, je dois avancer à plus du double.

Si je n’ai pas encore rencontré de fortes intempéries, et que je me plaignais des chemins trop bien préparés, lors de la descente de la deuxième élévation, le tracé gravillonné se fractionne, finissant pas ne former plus que de courts ponts entre un chemin traçant sa route sur un épais tapis d’humus. Stewart possédant un climat plus qu’humide, un sous-sol très argileux, l’eau ne cesse de ruisseler à la surface, imprégnant bois, feuilles, terre et rendant ces tronçons boueux. Si la plupart du temps, il est possible de longer le bord, de temps à autre il est nécessaire de traverser directement: la boue remonte alors jusqu’à mi-chaussure, un bruit de succion se fait entendre à chaque pas. Progression plus difficile, mais compensée par la présence de nombreux oiseaux : trille des Tuis, battements des pigeons des bois, chants des kakas et des parakeets, … Ma présence ne semble guère les déranger et parfois un volatile passe à porte de main. Impossible par contre de tirer leur portrait, les oiseaux voletant de branche en branche, ou se reposant toujours à contre-jour.

Ce n’est qu’après que je me suis rendu compte que l’apparition de la boue coïncidait avec la mi-parcours, l’arrivée sur le côté Sud de la péninsule, celle qui voit encore moins souvent le soleil. Malgré le beau temps, la forêt est plus sombre, la canopée plus dense, les verts plus foncés; les feuilles mortes et les aiguilles brunissent le sol. La rivière et les deux ruisseaux franchis doivent drainer l’eau du plateau que je franchis. La boue n’a pas disparu, mais est plus sèche et plus fine, le tapis est bien plus moelleux, un peu comme une piste finlandaise.  Au lieu d’entendre le fort bruit de succion, seul un léger souitch-souitch rythme ma marche.

Peu avant d’atteindre ma destination, j’entends le cri caractéristique du kiwi, vois bouger quelques fougères. Malgré un long moment d’immobilité, ce sera tout, je ne verrai pas le dodu oiseau. Quelques minutes plus tard, j’atteins la cabane, située sur la rive du bras nord de Paterson Inlet, la plus grande rade de l’île. Le temps d’allumer le feu, préparer du petit bois, amener quelques bûches pour les faire sécher, car le bûcher est très humide et voilà que la pluie se déchaîne, tambourinant sur les vitres, dégoulinant dans le tuyau du poêle. Une seule pensée: je suis arrivé à temps.

16h00, il commence à faire un peu meilleur à l’intérieur, je maudis les architectes du DOC qui ont dessiné cette cabane avec un toit à pan incliné, sans mettre de plafond et en omettant les portes menant au gigantesque dortoir : le volume est immense, et c’est un peu galère pour le chauffer tout seul. Mais je préfère de loin North Arm Hut à la cabane de hier, le sentiment d’être perdu dans le bois étant plus important: sur trois côtés, la vue est bornée par la forêt à moins de 3 mètres, alors que le quatrième donne sur North Arm. La vue sur la mer est fantastique : une petite crique balayée par un fort vent, fermée par deux têtes recouvertes d’une végétation touffue dont les branches s’avancent au-dessus de l’eau. Moyennant quelques modifications j’en ferai bien ma demeure.

North Arm Hut, 18h40

17h30, le crépuscule est bien avancé, je m’habille chaudement, enfile pantalon et veste imperméables, mets mes gants, visse ma frontale (éteinte) sur ma tête, embarque mes jumelles. Direction les escaliers menant à la mer, d’où la vue englobe la totalité de la plage ceignant la rade. Opération: kiwi spotting. Les rafales de vent ne me facilitent pas la tâche. Et pourtant, un gros caillou semble avoir bougé avant et après la dernière averse qui vient de passer. Une observation plus détaillée de ce gros objet ovoïde me permet de distinguer un bec et de fébriles mouvements: il s’agit bien d’un kiwi farfouillant la vase, mon premier. Je savais que le kiwi de Stewart Island était dodu, mais je ne m’attendais quand même pas à cette taille, un gros ballon de foot allongé.

Sur le chemin du retour, de nombreuses paires d’yeux, illuminées par ma frontale, me regardent avancer: encore des opposums. Le temps de suspendre mes habits pour qu’ils sèchent d’ici demain, avaler un bon repas et je me glisse au lit. Je n’ai plus grand chose à faire. 19h00 j’éteins ma lampe et rejoins les bras de Morphée.

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