J33 – Big Franz et Okarito Lagoon

Okarito Lagoon, West Coast, dimanche 13 juin 2011, 19h20

Trajet : Lake Matheson – Franz Joseph Glacier – Okarito Lagoon

D = 4789.7 km

La journée fut bien chargée : l’une des plus belles que j’aie passée en Nouvelle-Zélande. La fatigue est proportionnelle au nombre de balades, mais la beauté et la diversité des paysages observés en vaut largement la peine. Une bonne nuit de sommeil et demain je serai frais comme l’océan arctique pour remonter la West Coast en direction du Nord.

Réveil plus que matinal, suivi rapidement du petit déjeuner. Alors que l’aube ne pointe pas encore, je rejoins les rives du Lake Matheson. Recouvertes de forêt, il me faut les longer jusqu’à une plateforme, afin d’admirer un des plus beau spectacles de Nouvelle-Zélande. Le lac offre un miroir parfait, dans lequel se reflètent les Alpes du Sud, en particulier Aoraki/Mt Cook et Mt Tasman. Depuis cette première jetée, le tableau est magnifique, toutefois en continuant jusqu’au bout du lac, une plateforme surélevée donne accès à la vue des vues. Le paysage est digne d’un calendrier, il ne manque qu’un photographe professionnel pour réussir à figer l’instant en le sublimant. Dès 1930, ses caractéristiques optiques en font un lieu incontournable pour les touristes et sa célèbre réflexion devient une image d’Epinal et orne affiches, timbres, publicités pour les Glaciers, étiquettes de bière, … Aujourd’hui, pas moins d’une vingtaine de cars, bondés de touristes, peuvent débarquer quotidiennement. Je m’y suis rendu le matin, alors que l’individu lambda est encore en train de se réveiller paresseusement dans son lit, non seulement pour les couleurs, bien plus chatoyantes de l’aube, mais aussi pour éviter la foule.

9h30, il est temps de me mettre en route après ce petit tour de chauffe. Direction, le Grand, l’Incroyable, le Magnifique, la Perle, Franz-Joseph Glacier, surnommé affectueusement Big Franz par les kiwis, ou encore appelé Ka Roimata o Hine Hukatere, les larmes de la fille Avalanche, par les maoris. La légende voudrait qu’une jeune fille, à la suite de la perte de son amoureux, chutant de l’un des pics, pleura. Les larmes formèrent une inondation qui se gela sous la forme d’un glacier. Le premier à l’explorer fut le géologue autrichien Julius Haast – encore lui – qui le nomma ainsi en l’honneur de son empereur. A mon arrivée, en raison de la topologie de la montagne et des différentes collines épargnées par l’érosion glacière, il n’est possible d’apercevoir que la partie supérieure du Big Franz.

Aujourd’hui, la belle marche quotidienne sera celle menant jusqu’à Roberts Point, un morceau de choix, tant historique que physique. Il s’agit du tracé principal qu’empruntaient les touristes dans les années 1930 pour aller admirer le glacier. D’ailleurs, l’ancienne cabane Hendes y est toujours visible. Aujourd’hui, le chemin n’est que rarement usité par les touristes, le DOC indiquant qu’il est nécessaire d’être équipé de bonnes chaussures, d’avoir une certaine expérience de la randonnée ainsi que de ne pas prendre peur aux franchissements de ruisseaux. Rien de bien terrifiant au premier abord. Jonathan et Sam me l’avaient décrit comme un bon sentier valaisan bien de chez nous, et Annika, qui pourtant suivait sans problème mon rythme, m’a affirmé qu’elle n’y remonterait pas de sitôt. Bref, j’en ai déjà l’eau à la bouche.

Tout d’abord l’itinéraire serpente à travers le bush jusqu’au pont historique de Douglas Bridge en passant à côté de Peters Pool, une goulotte dans laquelle le glacier se reflétait il y a 80 ans. Arrivé au pont, le chemin aménagé continue en direction de Franz Joseph Town. De l’autre côté de Waiho River, une petite sente s’accroche à flanc de montagne, disparaissant dans une forêt de Rata et Kamahi. Le tracé ne cesse de monter, descendre, remonter, … suivant les soubresauts du terrain. Les vestiges de l’ancien tracé sont encore visibles à travers des pierres brutes grossièrement aménagées en escaliers, ou encore quelques dalles disposées les unes après les autres pour traverser une zone humide. Une montée abrupte mène jusqu’à un pont suspendu, traversant Arch Creek. De l’autre côté, je monte à travers des barres schisteuses, grimpant sur le roc poli par les années et le ruissellement de filets d’eau. La vue sur la vallée en contrebas, s’ouvrant en direction de l’océan, est grandiose : un lit, gris de rocaille, s’étend dans la plaine, la forêt, accrochée sur les flancs des montagnes, colonise à nouveau le terrain à mesure que le glacier recule. Au loin, la rivière n’occupe plus qu’une faible portion de la vallée, intégralement recouverte de vert.

Sitôt arrivé à Hendes Hut, un magnifique escalier suspendu longe une vertigineuse paroi. Il me ramène au niveau de la plaine, et je reprends alors l’ascension à travers la forêt et les schistes. La chute récente d’un arbre, m’oblige à  grimper un talus abrupt pour rejoindre le chemin quatre mètres plus haut. Un dernier pont suspendu au-dessus de Rope Creek me rapproche peu à peu de mon but. La pente se fait plus raide, la vue est complètement masquée par la végétation, et alors que je m’y attends le moins du monde, j’arrive à une plateforme en bois, Roberts Point, dont l’escalier tourne le dos au glacier. A part depuis le parking, au bout d’une bonne heure trois quarts de randonnée je n’ai pas encore aperçu le glacier, alors qu’il est visible au bout de 10 minutes en empruntant la balade menant jusqu’à son front. Bref, arrivé sur la plateforme, je me retourne. Une longue langue blanche dévale la pente, épouse le contour de la pente, sertie dans sa vallée comme un joyau sur une bague. Grandiose, il s’agit sans doute du plus beau glacier que j’aie aperçu de ma vie. Et dire qu’en 1930, sa surface n’était qu’à quelques mètres en-dessous de cet endroit.

Je resterai un long moment à le contempler, me remémorant certain de ses hauts faits que j’ai lus. Lorsque Big Franz était encore une force de la nature, il pouvait dévaler la pente de 5 mètres par jour, ou encore alors qu’en 1943, un avion s’est crashé sur son névé, le lieu où pluie et neige se transforment en glace, il ne lui a fallu que 3.5 ans pour recracher les débris 6.5 kilomètres en aval. Aujourd’hui, réchauffement climatique oblige, il est bien mal en point. Ce début d’hiver lui sera loin d’être bénéfique, les températures moyennes et maximales sont les plus chaudes observées depuis plus d’un siècle. Alors qu’il occupait largement la plaine il y a 70 ans, dans son retrait, il va bientôt commencer à se retirer dans sa vallée. Un grand dommage, car je doute qu’il y ait d’autres endroits au monde où il est possible d’observer un glacier, depuis une forêt vierge à moins de 500 mètres de distance.

La montée s’est avérée être une des plus difficile que j’ai rencontré en Nouvelle-Zélande, tant par la qualité du chemin que pour la côte. La descente s’avère être aussi aventureuse. Le schiste humide ne pardonne pas les faux pas. Les racines glissantes sont autant de pièges pour glisser à même le sol. La mousse, recouvrant par endroit le roc, n’assure aucune adhérence. Il s’agira bien de la première fois où je serai à peine plus rapide lors du retour. Aux abords de Hendes Hut, sitôt surgi de l’escalier, j’observe un troupeau de chamois se repaître tranquillement des touffes d’herbes éparses poussant sur le rocher. Plein d’aubaine, je suis sous leur vent et à moins de bouger ou de briser le silence, je peux les observer à volonté. Au bout de ce qu’il me semble quelques minutes, je décide de tenter ma chance en les photographiant. Malheureusement, ils s’en apercevront trop tôt et je ne saisirai que l’image fugace d’un chamois en plein bond.

Arrivé à Douglas Bridge, je croise le responsable du bureau du DOC local. M’interpellant sur la qualité du chemin, je lui répondrai que cela m’a fait plaisir de gravir un tel sentier. Il me vantera les mérites de la West Coast,  me dit de rester quelques jours de plus pour gravir l’Alex Knob Track où la vue embrase le contour de la vallée et l’intégrité de son Big Franz, découvrir la Copland Track – il sourira d’ailleurs en apprenant que je ne l’ai accomplie qu’en partie par manque de temps –, ou encore dans les quelques vallées suivantes. Lui, de son côté, emprunte chaque jour un des divers itinéraires pour surveiller son bébé, et c’est avec horreur qu’il observe que Franz perd quotidiennement une dizaine de centimètres en épaisseur, se réduisant chaque jour d’avantage. Il me quitte toutefois, en s’excusant, car il aimerait parvenir à la cabane avant de retourner au village pour  une réunion.

De retour à parking, son discours ayant été si enthousiasme, je me rappelle le ton sur lequel il affirmé « il faut au moins aller jusqu’au front pour l’admirer », que je me décide à parcourir le tracé suivi par les nombreux touristes. Il est vrai que ne connaissant pas la date de ma prochaine visite dans ce pays, peut être qu’il aura complètement disparu, ou tout du moins qu’il aura fortement régressé. Je dois admettre que le coup d’œil valait la peine. Toutefois, je trouve le panorama depuis Roberts Point bien plus impressionnant.

Après ce petit intermède, un rapide passage au bureau du DOC me permet de vérifier l’horaire des marées à Okarito. Comme la mer est base à 14h44, j’ai le temps de m’y rendre pour accomplir une dernière petite balade le long de la plage. Avant de quitter Franz Joseph Village, un petit arrêt à l’épicerie pour avitailler la cambuse. Un des grands avantages de la forêt de la West Coast dévalant de façon ininterrompue les flancs des montagnes jusqu’à la mer est qu’en réduisant le champ de vision à la simple tranchée de la route, les arrêts photographiques ne sont pas fréquents. A quelques kilomètres de la côte, la forêt cède le pas au bush, dégageant la vue lorsque la route est construite sur un terre-plein. Sur une dizaine de kilomètres autour d’Okarito, la côte est parsemée de lagons marnals, autrement dit dont le niveau de l’eau et la salinité varie avec la marée. Au nord de la route, Okarito Lagoon, le plus grand de Nouvelle-Zélande, est le biotope de plusieurs espèces rares, et le seul site où niche le héron blanc.

Arrivé à proximité de la plage, les vents d’Ouest de la mer de Tasmanie me cueillent à la sortie du véhicule. J’enfilerai vite mon coupe-vent, avant de partir en ballade. Pour la dernière randonnée de la journée, je gagnerai Three Mile Lagoon, le long du littoral. L’air est parfumé d’embruns, les lames se finissent en rouleaux déferlant sur le sable et les galets, les rochers sont sculptés par la mer toujours furieuse. La plage se déroule au pied d’une paroi végétale, où s’écoulent quelques cours d’eau. Et soudain, au détour de Kohuamaru Bluff, marquant l’arrivée au lagon, la vue est paradisiaque. Au premier plan, protégées de la mer par une digue naturelle de galets, les eaux brunes du lagon sont à peine ridées par le vent tasman. En arrière-plan, le bandeau vert foncé de la forêt ceint une prairie de flax – chanvre néozélandais – marquant la limite est du lagon. Quelques bancs de nuages, poussés par les airs, survolent les bois. Et au-dessus, couronnant ce paysage, les sommets enneigés des Southern Alps, dominés par Aoraki/Mt Cook et le Mt Tasman. Paysage incroyable. Ici, les hauts sommets, culminant à plus de 3000 mètres, sont à peine éloignés d’une quarantaine de kilomètres de la côte. Après une balade écourtée dans Three Mile Lagoon par la marée montante, assis dans l’herbe, j’admire le crépuscule tombé sur ce panorama surréaliste.

Alors que la nuit tombe, je retourne jusqu’à Okarito par le chemin tracé au sommet de la falaise, parmi la forêt vierge. La vue est inexistante, la luminosité très faible, mais la marée haute empêche tout retour le long de la plage. Comme maigre consolation, j’emprunte un itinéraire vieux de plus de 150 ans, quand les chercheurs d’or prospectaient à Three Miles Lagoon. Okarito fait partie de villages érigés lors des ruées, sa vie fut brève, de 1865 à 1868, trois glorieuses années folles, dont le seul vestige est ce chemin. Souper, rédaction et au lit. J’en ai bien besoin ce soir.

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