J35 – Wild West Coast (II)

Cobden Beach, mardi 14 juin 2011, 20h30

Trajet : Greymouth – Hector
D = 5206.2 Km

Depuis hier soir, les vents d’Ouest apportent régulièrement des grains. La pluie frappe à intermittence régulière le toit d’Hibiscus. Ce matin, le ciel est nuageux, gris, à l’instar de la Mer de Tasmanie qui le reflète. 8h15. Malgré l’heure avancée, il fait encore sombre et  je décide de retourner à Greymouth, où j’espère que les deux galeries que je veux visiter seront déjà ouvertes. Roulant fenêtre ouverte, je respire à plein poumon l’odeur particulière des chauffes à charbons. Greymouth, la bouche grise, si le nom de la ville fait référence à l’estuaire de la rivière Grey, par cet hivernal matin, son qualificatif pourrait se référer tant à la météo, qu’au mode de chauffe principale.

Je réserve ma première visite à la galerie de Stewart Nimmo. Photographe plus que reconnu, son atelier-magasin occupe trois autres personnes. J’y découvre des clichés splendides. Les supports de reproduction sont divers, allant de simples tirages sur papier glacé à l’impression de peinture sur canevas tissés. Toutefois, ce qui m’a le plus intéressé sont les reproductions sur aluminium poli. Les photographies deviennent dynamiques, presque vivantes, les couleurs évoluent légèrement selon l’angle de vision. Des nombreuses photos, j’apprécierai spécialement celle du Wharf d’Okarito Lagoon, prise un matin à marée haute et celle de Pororari River avec son arc-en-ciel. Ayant demandé à la vendeuse la permission de prendre une photographie, Stewart répond par l’affirmative et s’approche pour discuter. J’apprendrai qu’il apprécie beaucoup les petits villages de montagne en Suisse, spécialement ces chalets arborant de si photogéniques fleurs rouges, les traditionnels géraniums. Il me questionnera sur mon voyage et plus direct me demandera si je suis content de mes clichés. Je lui avouerai que seul 5% de mes photos sont dignes d’intérêt, et que presque dix fois ce nombre ne valent même pas la peine d’être gardée. Ce à quoi il me réplique que l’apprentissage est un long travail, mais que je n’apprendrai à connaître mon appareil et les cadrages qu’à force de réglages manuels et d’un certain nombre de ratés. Encourageant.

La seconde visite sera pour un Jade Country Greymouth, un magasin présentant, comme son nom l’indique, des bijoux en pounamu, œuvres de véritables artistes. Une des pièces maîtresses me plait particulièrement, avec ses ciselures intriquées, ses formes élancées. Un chef d’œuvre à plusieurs milliers de dollars. L’exposition ne se résume pas à la présentation de ces pièces, une des plus grosses pierres de pounamu brute est mise en évidence dans une grande pièce ovoïde. L’origine de la pierre est expliquée, soit en termes scientifiques, schémas à l’appui, soit en conte fabuleux, issu des légendes maories. Je ne ramènerai point de parure, mais achète un morceau de pounamu brut, sachant que je regretterai des mois durant si je rentre en Suisse sans un morceau de cette pierre.

Un dernier passage sur les quais de Greymouth, occupés par des chariots à charbons, antiques vestiges d’une époque révolue, puis je quitte la cité, direction Westport sur la SH6, dont le tronçon est considéré comme l’une des dix plus belles routes côtières du monde. Mon premier arrêt officiel est Punakaiki, 44 kilomètres au nord. Il me faudra toutefois une heure et demie pour y arriver : les arrêts sont fréquents pour profiter du paysage. Sur une carte, la côte semble rectiligne, dans les faits, son dynamisme est impressionnant : baies, promontoires, avancées rocheuses, plages de galets ou de sable, falaises à pics, ou encore pâturages s’étendent entre les collines et le rivage… A ma gauche, la Mer de Tasmanie, balayée par le Vent d’Ouest, toujours aussi violent, assiège de ses infatigables vagues la côte, à ma droite une chaîne collinéenne, entièrement recouverte de forêts arborant des verts électriques, entrecoupée par de nombreux vallons aux embranchements multiples. Au milieu, la route, tantôt accrochée à flanc de falaise, tantôt glissant entre de larges prairies, tantôt enjambant de larges estuaires. Le paysage est grandiose: il s’agit effectivement d’une des plus belles côtes, dont l’esthétisme surpasse la côte d’azur, dont la sauvageries dépassent celles des Catlins.

Arrivé à Punakaiki, situé dans le Paparoa National Park, je passe rapidement au bureau du DOC pour savoir si la randonnée le long de Fox River jusqu’à la grotte et au lieu-dit de The Ball room est possible. La réponse est celle à laquelle je m’y attendais, la pluie de hier et les averses intermittentes d’aujourd’hui gonflent de façon trop importante le flot pour que les traversées de rivières non-pontées puissent être effectuée sans danger. A la place, je remonterai le long de Pororari River, une autre vallée charmante.

Avant de m’y rendre, je ne peux me soustraire à la visite des célèbres Pancakes Rocks, ces formations rocheuses à la forme si particulière que l’on dirait des piles de pancakes. Créées par la sédimentation d’organismes marins par strates sur le fond de l’océan il y a quelques millions d’années, ces concrétions sont ensuite remontées à la surface par l’effet de glissements, plissements et soubresauts du terrain. Vents et courants marins, marées rongeant les côtes, grignotant des cavernes, les ont façonnées pendant des milliers d’années. Aujourd’hui, lorsque la marée est haute et que le vent souffle en rafale depuis l’ouest, telle des geysers, les embruns jaillissent, lorsque l’eau salée, mélangée à l’air, est expulsée sous la pression des vagues par les cheminées verticales. Piscines infernales, chaudrons bouillonnants, bruits sourds, résonances caverneuses, molasses sculptées aux formes surprenantes, cet univers est fabuleux. J’y passerai une bonne heure à l’observer sous toutes ses formes : au soleil, sous la pluie ou encore dans un léger brouillard. Son faciès est toujours changeant, mais toujours admirable.

Un petit détour m’amène ensuite par la grotte, si bien nommée Caverne. En Nouvelle-Zélande, je me suis trouvé un attrait tout particulier pour la spéléologie touristiques : s’enfoncer de dix, cinquante ou plusieurs centaines de mètres sous terre me plaît de plus en plus. Comme toutes les autres grottes que j’ai visitées, celle-ci est creusée dans un sous-sol de molasse. Et à l’instar de ses grandes sœurs de Waitomo ou de Clifdens, des glowworms tapissent son plafond. Rien à faire, je trouve ces petites bêtes toujours aussi fabuleuses.

A Punakaiki Village, je parque la voiture, embarque mon sac à dos, une bouteille d’eau, quelques afghans, une sorte de biscuit de type shortbread chocolaté, contenant des chips de corn-falke et enrobé d’une  épaisse couche de chocolat. Je sais bien que la marche ne durera pas trois heures, comme le panneau du DOC tente de me le faire croire, mais mieux vaut prendre ses précautions, peut-être qu’un jour, j’en trouverai une où le temps est correctement indiqué. Pororari River, me voici. Depuis ce matin, le changement de végétation est radical avec une température qui s’est radoucie en allant au Nord – l’huile d’olive n’est plus figée – : les hêtres ont disparu, cédant la place aux palmiers, les espèces de fougères ont diminué, remplacées par divers flax, yie-yie et autre supplejacks. Les verts foncés sont devenus clairs, électriques. La forêt était vierge, elle s’est faite véritable jungle avec des racines géantes, des troncs gigantesques, des lianes descendant des branches, des végétaux grimpants sur les troncs, … Les eaux limpides chargées de fines particules glacières cèdent la place à des rivières charriant des eaux rendues beiges par les limons en suspension. Les solides parois du sud sont remplacées par de friables falaises de limons, façonnées par le vent s’engouffrant dans les vallons et les pluies, qui, elles, sont toujours aussi fréquentes et torrentielles. Merveilleuse Aotearoa aux multiples visages.

Je découvre un environnement complètement nouveau, autant vous dire tout le plaisir que j’ai eu pendant cette balade. Au niveau topologique, la vallée ressemble plus à un canyon, creusé par un Pororari serpentant, courbes, contrecourbes. De chaque côté de la rivière, une petite berge, envahie par la végétation, avant que les parois n s’élèvent presque verticalement quelques dizaines de mètres plus haut La météo n’a pas changé depuis cette nuit, courtes averses succèdent à des moments ensoleillés. Les teintes sont changeantes, tantôt rendu magnifiées par les rayons du soleil, tantôt scintillantes de pluie. Le chemin épouse le terrain, soumis à de réguliers glissements. Tantôt gravissant une bosse, tantôt s’enfonçant entre deux blocs de molasses pour ressurgir dix mètres plus loin, parfois à l’air libre, parfois emprisonné sous une épaisse frondaison. Deux heures de dépaysement dans une contrée exotique, je n’imaginais pas que pareille végétation poussait en Nouvelle-Zélande. Ce pays est bien trop gâté par Mère Nature. Et sinon, au détour d’une grève, j’ai enfin découvert une pierre de pounamu, polie par les mouvements de la mer. Un vrai bijou.

Avant de pousser plus au Nord, j’emprunte encore Truman Track, un petit chemin menant jusqu’à Te Mito Point, où une petite plage aux nombreux plateaux marnals. Pour y aller, je traverse la forêt côtière, dont les essences locales ne me sont pas inconnus : Ramus, Matais, Flax, … Je découvrirais une grande crique, ceinte par une beige falaise de molasse, couronnée par un vert intense, d’où s’écoule une petite cascade sur les gravillons arrondis de la plage. Provenant du large, les rouleaux se brisent les uns après les autres sur les plateaux, le bruit de leur agonie résonne entre les parois.

Déjà le milieu de l’après-midi, je reprends la route, quittant cette riche région de Punakaiki, pour m’arrêter une dizaine de kilomètre plus loin, après avoir traversé Fox River. Ce n’est pas parce qu’il m’est impossible d’effectuer une véritable balade, que je ne profiterai pas de me dégourdir les jambes sur la longue plage. Je ne vous décrirai pas le spectacle, invariablement le même avec la Mer de Tasmanie. Par contre, j’envierai les propriétaires d’une des maisons faisant face à Woodpecker Bay. Spécialement le plus au Nord, avec ses grandes fenêtres, aux cadres bordeaux, découpés dans ses murs lattés verticalement. Au bord de la rivière, j’admirerai aussi l’ancien pont, entièrement construit en bois, des madriers de sa structure aux pieux plantés dans le lit de la rivière, protégés par une structure en demi-rondin. Actuellement, cet ancêtre est mal en point, une restauration est envisagée par une association, toutefois, devant la difficile collecte des fonds, elle met en garde contre une traversée potentiellement dangereuse de l’ouvrage.

Plus au Nord, la route quitte la côte, grimpant dans les terres. Le paysage est bien moins captivant, mais l’intersection menant à Cape Foulwind est bientôt là. Plus qu’une douzaine de kilomètre et je découvrirai ce cap bien particulier. Les maoris le nommait Tauranga Point, ancrage abrité. Abdel Tasman le premier européen l’appela Clyppygen Hock – Pointe rocheuse – et lorsque James Cook y ancra l’Endeavour en 1770, il se trouva dans une violente tempête et le qualifia de foulwind, littéralement “vent de folie”. A peine arrivé, j’ai l’impression que la portière d’Hibiscus va être arrachée par les rafales. J’enfile rapidement une polaire supplémentaire sous mon coupe-vent et monte à l’assaut de la colline supportant le phare. De nombreux arbustes, à l’allure rabougrie, masquent la vue de la mer, mais de sourds grondements se fond entendre, alors que les embruns jaillissent de derrières les feuillages. Je suis le sentier menant jusqu’à Tauranga Bay, et découvre le panorama. Situé à 50 mètres de haut, je domine un terre-plein herbeux, se finissant par des criques de galets, des avancées rocheuses, des pics rocailleux jaillissant de la mer. Un grain fond sur le cap, le vent est tellement fort qu’il se met à pleuvoir à l’horizontal, les gouttes cinglent visages et mollets, toutes parties non protégées par des habits.

Un petit sentier mène jusqu’en bas des parois, là où circulait l’ancienne voie reliant Westport à Charleston, ou encore le chemin de fer nécessaire à exploiter la carrière, situé sur les rochers du cap. Durant la descente, les rafales soufflent à faire retourner une paupière. Avec des nuages bas, un soleil couchant orangé, parfois masqué par un grain balayant la mer en direction du Nord, une éclaircie à l’horizon, bordée par des nuages rosissant, des gerbes d’embruns volant dans les airs, le son assourdissant des déferlantes, la mer disparaissant sous le blanc de l’écume… une parfaite ambiance de fin du monde. Je la préfère de loin à Cape Reinga ou Slope Point. La seule difficulté du lieu, réussir à figer l’ambiance entre l’averse d’un grain, et la douche d’embruns perpétuelle.

Le soleil est couché depuis un bon quart d’heure quand je suis de retour au parking. Un passage par la ville de Westport me permet d’acheter 4 bières différentes à la brasserie locale, ainsi qu’un petit coup de téléphone à ma famille pour les prévenir de ma bonne santé – même celle de mon doigt –.  Il ne me reste plus qu’à trouver un coin tranquille pour dormir. Jonathan m’avait parlé d’un parking à l’entrée d’Hector, le village où commence ma balade de demain matin. Je m’y rends dans la nuit, roulant sous un déluge survenu de nulle part. A mi-chemin, l’averse est passée, la lune brille à nouveau. Le temps de me parquer face à la mer, de mijoter un petit masala de bœuf et je suis attablé devant un bon repas chaud.

Hier, j’avais pris la décision de ne pas monter jusqu’à Arthur’s Pass. Un détour qui en terme de distance ne me rallongerait le chemin que d’une grosse centaine de kilomètres, soit une bonne demi-journée de conduite avec des arrêts fréquents. Aujourd’hui, je pense que mon choix était plus que bon. Avec le flot intermittent de nuages provenant de la Mer de Tasmanie, les sommets montagneux doivent être complètement cachés dans les brumes, comme c’était le cas lors de ma traversée du Haast. Non seulement, j’aurais été frustré de ne pas pouvoir faire de balade, mais en plus par une météo peu propice à l’admiration presque béate.

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