J58 – Blue Mountains National Park – National Pass

Evans Lookout, Blue Mountains, New South Wales, samedi 9 juillet 2011, 1900 (GMT+10)

D = 728 Km

Encore une bonne nuit de sommeil! Je crois bien m’être habitué à mon nouvel environnement. Malgré l’abri de la vallée, quelques bourrasques de vent se sont fait entendre pendant la nuit. L’aube est déjà là, le camping est toujours silencieux; j’en profite pour me baigner dans la rivière pour un brin de toilette. A plus de 800 mètres, en plein hiver, l’eau n’est pas très chaude et  j’en ressors complètement frigorifié. Le petit déjeuner et surtout le thé chaud seront les bienvenus. Le seul défaut: l’absence de pain croustillant, terminé hier soir avec le fromage: je dois me contenter de pain de mie, même pas toasté.

Premier arrêt de la journée à l’Evans Lookout pour découvrir réellement les Blue Mountains, dont j’ai entendu monts et merveilles. Les effets secondaires de la tempête se font encore sentir. Les services d’urgence viennent de tronçonner le dernier tronc. L’un des hommes me fait signe de poursuivre mon chemin : « branches et troncs jonchent le bord de la route, mais le chemin est libre ». C’est ainsi qu’avançant à travers une forêt à moitié déchiquetée j’arrive à l’entrée du Parc National. Une barrière en barre l’accès; un panneau indique que le parc est fermé. Aucune spécification ne précise l’attitude attendue des piétons. Je me parque dans un immense terrain vague en terre battue, au milieu duquel se dresse le pylône électrique d’une ligne à haute tension. J’entreprendrai les derniers 600 mètres me séparant du point de vue à pied. Comme précédemment, je m’attendais à un chemin jonché de débris, mais seul un arbre déraciné obstrue le passage.

M’y voici enfin! Je reste bouche bée devant la beauté du panorama. Là où s’étendait un plateau sédimentaire, glaciers et intempéries ont creusé une profonde vallée, ceinte de toute part d’une haute falaise. La forêt tapisse entièrement le val, jusqu’à ce que la verticalité minérale l’empêche de poursuivre sa colonisation. Les couleurs sont irréelles : vert étincelant sous le soleil matinal pour les feuillages proches, alors que la canopée en contrebas se drape d’un vert sombre, falaises ocres et grises présentent des stries verticales accentuant l’impression de hauteur. Dans le lointain, forêts et rochers se perdent dans une brume bleutée, se confondant avec la teinte cobalt clair de l’horizon matinal. Les crêtes de Grose Valley sont irrégulières, escarpées, tantôt descendent pour donner naissance à une cascade ou à un val latéral, ou au contraire un promontoire s’avance dans la vallée, accentuant l’aspect sauvage du lieu. Pour avoir une idée du paysage surprenant, considérez un fjord dont vous aurez effectué une empreinte en plâtre un jour de tempête. Retournez cette dernière, l’ancienne surface devenant le plateau des Blue Mountains, les montagnes des vallées. Imaginez ces vallées remplies de sédiments, terrain favorable à la croissance végétale et vous obtiendrez un aperçu de Grose Valley.

Blue Mountains! Je me demandais hier d’où venait ce nom si bizarre. Pourquoi bleu, alors que seuls l’ocre de la molasse, le vert des forêts, le gris du basalte et le blanc des strates crayeuses sont les couleurs des divers éléments. En Europe ou en Nouvelle-Zélande, les montagnes se teintent de bleu parfois lors des levers ou des couchers de soleil. Ici, ces brumes perdurent pendant toute la journée, nimbant la région d’une même couleur bleue. Peut-être est-ce dû à la présence de la forêt, dégageant continuellement de la vapeur d’eau, qui ne peut s’échapper des profondeurs. Les fines gouttelettes ne diffractent alors plus que certaines longueurs d’onde du spectre lumineux, absorbant les autres. Un vrai régal pour les yeux. Au début des chemins menant à Grose Valley ou traversant le Grand Canyon, des banderoles en interdisent l’accès. Au lieu de créer une nouvelle affiche, les responsables ont simplement imprimé leur modèle générique. La mention officielle « fermée en raison de feux de brousses » est biffée, remplacée par un « en raison des dégâts dus à la tempête » écrite de manière manuscrite. J’ose espérer que l’un ou l’autre des itinéraires soit dégagé d’ici demain.

Sur le chemin me menant au Three Sisters à Katoomba, l’itinéraire scénique me mène le long des falaises. L’épais taillis couronnant cette dernière, la vue est réduite. Pour parer à ce petit détail, une plateforme servant de point de vue est construite sur chaque promontoire s’avançant au-dessus de la falaise. Une courte marche, de 50 à 300 mètres, permet d’y découvrir, non à chaque fois un nouveau paysage, mais un angle d’observation différent, faisant ressortir tel ou tel détail, autrefois caché ou tout simplement fondu dans la forêt. Il me faudra plus qu’une heure pour parcourir les deux kilomètres me séparant de ma destination. Même si le paysage n’est pas modifié intrinsèquement entre deux haltes, à chaque fois je reste séduit par ces hautes falaises dominant ce tapis végétal semblant presque moelleux. Seule une légère dépression centrale, telle la nervure d’une feuille, permet de supposer la présence d’une rivière. Frondaison et paroi rocheuse, jouant le rôle d’un amplificateur, propulsent les chants d’oiseaux. Ces derniers restent invisibles, cachés dans le feuillage, leurs cris, mêlés à celui du vent, troublent le silence des lieux.

Arrivé à Echo Point, je m’approche lentement de la balustrade ceignant la plateforme d’observation donnant sur Jamison Valley, Mount Solitary et les célèbres Three Sisters. Je profite de lire les citations des grands de ce monde, inscrites dans divers rochers érigés sur le chemin menant à l’extrémité du promontoire. Je suis particulièrement d’accord avec Charles Darwin, qui lorsqu’il découvrit Grose Valley, relata dans le voyage du Beagle en 1836 : « Un immense golf, recouvert d’une inattendue forêt, ce panorama, nouveau pour moi, est extrêmement magnifique ». Voilà donc les Three Sisters, trois doigts de molasse, sur lesquels quelques arbres se sont implantés, se détachant sur la silhouette rase et bleutée des montagnes à l’arrière-plan. J’imaginais quelques choses de plus grandiose. Peut être est-ce que cachées timidement par l’ombre matinale, elles ne resplendissent pas encore. Je reviendrai quand le soleil les illuminera pleinement.

Au centre d’information, aux dernières nouvelles, datant de hier soir, la majorité des tracés sont fermés. Seul celui passant sous les Three Sisters, la vue cachée par le bush, regorgeant de touristes est actuellement fonctionnel. Je décide quand même de rejoindre Wentworth Falls, d’y admirer les chutes et de voir s’il est possible de descendre sur le sentier du National Pass. A nouveau, encore et encore, je m’arrêterai sur le chemin pour admirer chutes d’eau, cascade, ou l’immuable paysage. La région est définitivement enchanteresse, je reviendrai volontiers pour une randonnée de plusieurs jours tel un bushwalker. A l’heure du dîner, le petit parking de Wentworth Falls est surpeuplé par les touristes profitant de la place de pique-nique attenante. Je trouverai néanmoins une place pour me garer. Sac à dos, chapeau, crème solaire, … une fois la checklist effectuée, je me mets en route. Au lieu de suivre le chemin standard, longeant la route, je rejoins la cascade par le sentier situé juste sur le sommet des crêtes de la falaise. Entre bush et parois de molasses, branches cassées et troncs abattus jonchent le tracé. Bien que les rangers n’y soient pas encore passés pour faire le ménage, la progression est toutefois loin d’être difficile.

Wentworth Falls révèle de magnifique chute d’eau. En amont, se déversant d’une goulotte au pied d’une petite cascade, l’eau s’écoule doucement sur un roc arrondi, s’étalant en une fine pellicule gargouillante, oscillant entre les cailloux. Gagnant de l’élan à mesure que la pente augmente, soudain de minces filets se détachent, de petites gouttelettes se jettent dans le vide. Contrastant avec cette esthétique dentelle, au lieu d’un pont enjambant la rivière, de gros parallélépipèdes rectangles, taillés dans la molasse, reposent dans son lit. Dans les Blue Mountains, ce genre de gué est préféré  une simple passerelle, sans doute pour son utilité. En cas de crues, il ne risque pas d’être emporté, et les accès se coupent d’eux même.

De l’autre côté, une borne mal équarrie, surmontée d’un lézard métallique, indique le début du National Pass. Le chemin fut tracé en 1908, à l’aide d’une souscription populaire avant de tomber en désuétude. Restauré, il est à nouveau ouvert depuis 1908. Un long escalier descend à flanc de falaise. Le soleil cogne dur contre la paroi, les marches sont recouvertes d’une fine poussière, l’air est complètement sec. Tous les détails sont nets, feuilles et branches se détachent parfaitement sur le ciel d’un bleu profond. Définitivement un jour parfait. L’escalier continue de descendre, par étapes entrecoupées par la présence de petites plateformes. Les marches sont polies par les années et il est possible par endroit de distinguer les vestiges rouillés des anciennes balustrades, ou encore d’admirer un ancien chemin creusé dans la montagne, aujourd’hui rendu impraticable par la désagrégation du roc. Arrivé au milieu de la falaise, le tracé se poursuit plus ou moins à l’horizontal, le long d’une strate crayeuse sur l’autre versant du val. En contreplongée, la jaillissante cascade est encore plus photogénique. L’efficacité de l’œil humain est seul à même de saisir le superbe contrejour, contraste de couleurs éclatantes et de l’ombre. Tout au long du chemin, je resterai éblouis par la beauté de ces falaises, par la profondeur de la forêt, par le mélange de chaleur et de fraîcheur qui émane maintenant de la végétation proche, de l’aspect sec du paysage tout en sentant de sempiternelles gouttelettes tomber du haut de la falaise pour s’écraser sur ma tête. Pluie et vent ont façonné ces étonnantes murailles, ciselés ces schémas mystérieux depuis des millénaires. Plus ancien encore, le processus naturel, qui, couche après couche, a vu sédiments et coquillages former les diverses strates de cette roche. Et aujourd’hui, seules plusieurs années sont nécessaires pour y tailler un chemin, et uniquement quelques heures pour en profiter.

Si le travail effectué à l’époque est impressionnant – escaliers descendant dans la molasse, gorges creusées dans les strates crayeuses pour emménager des passages horizontaux – la restauration fut menée d’une main de maître. Je ne compte plus les blocs de molasse parfaitement équarris mis en œuvre. Juxtaposés avec précision, ils forment de solides escaliers résistant aux intempéries, ou espacés régulièrement établissent un gué à travers lequel l’eau ruisselle facilement. De temps à autre une plaque narre quelques faits historiques ou mets en évidence les spécificités de la faune locale. Le chemin est toutefois trop court, j’arrive déjà vers la fin. Gravissant de nouvelles volées d’escaliers, je remonte Valley of Water où cascadent de nombreux filets d’eau. Cette randonnée me laissera un souvenir indélébile et magnifique de l’Australie.

De retour à Echo Point vers la fin d’après-midi, j’apprécie plus à leur juste valeur ces trois piliers. La couleur de la molasse ressort complètement, les petits détails, tels ces stries verticales, ou ces protubérances caillouteuses se distinguent. Leur silhouette apparait maintenant bien singulière dans cette région où les falaises plongent à pic dans la végétation. Vestiges d’un ancien promontoire, ils ne tarderont pas d’ici un certain nombre d’année à aller s’écraser au fond de la vallée. Le continuum rocheux ne sera alors plus troublé par ces trois joyeux drilles.

Un petit sentier permet d’y accéder et d’observer l’imposante stature de la plus grande des sœurs. Trois volées d’escaliers permettent même de venir s’abriter dans une de ses anfractuosités. J’y découvre un panneau m’apprenant qu’il est interdit d’escalader ou de descendre en rappel depuis ces rochers. La préservation de ce site à haute importance, tant visuelle pour les touristes, que culturelle pour les aborigènes prédomine. Il existe une histoire récente liée à ces trois sœurs, toutefois pour les aborigènes, elles font parties d’un mythe comportant sept sœurs, se référant aux étoiles des Pléiades. J’aurais bien aimé en apprendre plus sur ces légendes, toutefois aucun panneau et personne au centre d’information n’est à même de me compter ces récits. Je resterai malheureusement dans l’ignorance.

L’escalier, portant le nom de Giant Stairway, se poursuit, disparaissant dans le bush. Je dévalerai les 900 marches pour rejoindre Dardanelle Walk, puis continuerai à plat le long de Federal Walk. Si la descente fut rigolote, la vue est toutefois moins intéressante que le long du National Pass. Très rapidement, l’itinéraire disparaît dans le bush. La seule compensation est sans doute de pouvoir affirmer être passé sous les trois sœurs, dont le profil sera à un unique moment visible à travers une frondaison clairsemée. A l’extrémité ouest du chemin, un téléférique hisse le touriste fatigué jusqu’au sommet de la falaise. Pour ma part, mes jambes me porteront le long de Furber Step, un autre chemin composé essentiellement d’escaliers.  L’effort est toutefois plus que récompensé avec la vue sur les Three Sisters. Je regretterai toutefois de ne pas y être arrivé une demi-heure plutôt pour profiter pleinement du panorama. Maintenant, l’ombre a déjà commencé à recouvrir leurs pieds. Si seulement j’étais pourvu du don d’ubiquité pour pouvoir profiter des meilleures couleurs à chaque endroit.

Alors que les rayons solaires rasent la cime des arbres, j’arrive de nouveau à Echo Point, après avoir suivi un chemin venteux au sommet des falaises. Je profite du coucher de soleil sur Jamison Valley, Mount Solitary. Le crépuscule est bien avancé quand je retourne sur le terrain vague à proximité d’Evans Lookout. Le vent continue à souffler, il ne fait définitivement pas chaud. J’ai enfilé toutes les couches disponibles pour préparer mon omelette, et pourtant je sens toujours le froid percer à travers ma carapace artificielle. Givre le matin, soleil et chaleur la journée, froid mordant le soir, toutes les caractéristiques d’un été indien.

Alors que je pars dormir, la température a encore chuté. Les batteries perdant de leur efficacité, mon ordinateur refusera de démarrer. Je conterai mes aventures à mon petit cahier, troquerai mon porte-mine métallique contre un ancien crayon en bois. A chaque expiration, de la buée se forme; l’humidité se condense sur les vitres. Je finirai par enfiler chaussettes et gants pour tenir chaud à mes extrémités.

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