Un long retour jusqu'à Fairbanks

24 juillet 2013, 113 Roxie Road

 Sitôt lever, je gagne le téléphone et compose le numéro de la firme. Après avoir expliqué à deux interlocuteurs mon problème, j’obtiens enfin le droit de parler à la bonne personne. Une dizaine de minutes de palabres supplémentaires sont nécessaires afin qu’il me demande de lui passer le chauffeur. La chance est avec moi, le camionneur est en train d’engouffrer un copieux petit-déjeuner dans la salle à manger attenante. Trois minutes plus tard il raccroche, la firme devrait nous rappelle d’ici un petit quart d’heure. Je fais le pied grue, décrypte les graffitis et autres bas-reliefs gravés dans la paroi en bois. Le téléphone sonne, je réponds, le devis ne se fait pas attendre, 800$ à payer comptant avant l’embarquement. Le montant est important, surtout que la réparation peux aussi s’avérer des plus onéreuses, ou même complètement injustifiée compte tenu de l’âge de la voiture. Sur les 280 miles que j’ai pour redescendre à Fairbanks, en cas de panne sur les 120 derniers, ma compagnie d’assurance prends en charge le remorquage. Finalement sur les 160 miles restant, si ma Subaru résiste plus que les 80 premiers, je serais gagnant. Quitte ou double, je décide de passer mon chemin. La journée a à peine commencé et d’autres camionneurs passeront sans doute.

Attablé à l’intérieur du café-bar, Aïno et moi patientons tranquillement entre lecture, rédaction de carte postale. Je profite d’observer les divers photographies des camions sur la Haul Road, dans des conditions des plus dantesques, accidentés ou encore transportant d’énormes charges. Les nombreuses coupures de journaux, affichées de part et d’autre sur les murs, ne sont pas en reste et sont les porteuses de truculentes histoires et souvenirs.

Bref, impossible de s’ennuyer, et cela sans compter les rencontres impromptues, que n’en finissent pas : un jeune français en rade cherchant vainement un transport pour retourner à Fairbanks après avoir gagné Deadhorse. Au mois de mars, il a quitté la France, gagné le Québec et traversée le Canada en auto-stop. Lui italien, elle chilienne, ce couple, travaillant aux États-Unis, se sont rencontrés lors de leur thèse de doctorat au Danemark. Ils attendent qu’un de leur pneu et leur roue de secours, tous deux crevés entre Prudhoe Bay et les Brooks Range, soient réparés. Nous finirons par parler science et des projets qui nous préoccupent. Drôle d’endroit pour de tel préoccupation, mais l’Alaska ne me surprends plus.

Peu de trafic sur le chemin du retour, à peine trois camions aux remorques fermées. Une dizaine de camion qui grimpe en direction du Nord. La porte s’ouvre sur une demi-douzaine de personnes : trois hommes aux salopettes noires et à aux chemises bleues arborant une magnifique barbe, trois femmes jupes, bas de laine, haut de couleur sombre arborant un foulard sur leur cheveu qui se terminent par deux tresses. Aïno, dubitative, me pose la question de savoir qui sont ces gens à l’allure si particulière. En ayant discuté récemment avec Nick, je réponds sans hésiter qu’il s’agit d’un groupe d’amish. En simplifiant à l’extrême, ils forment une importante communauté, principalement en Pennsylvanie, qui refuse toute innovation technologique, car elle serait l’œuvre du diable. L’exemple le plus flagrant est l’absence de tracteur pour travailler la terre, tout labour est effectué manuellement ou à l’aide d’une bête de trait, de même la roue moderne avec sa jante d’acier et son pneu gonflé est rejeté au profit de la roue en bois cerclée de fer. Ils refusent tout voyage en avion, et accepte tout juste de monter en voiture sans s’autoriser à la conduire. D’ailleurs leur chauffeur rentre à leur suite dans le café.

Assis à la table voisine, je les vois en grande discussion à propos des menus, sans comprendre un traître mot des bribes que j’entends. Leur anglais me semble mâtiné d’un fort accent, jusqu’au moment où, à l’écoute de consonance bien particulière. Je comprends qu’il ne s’exprime pas dans la langue de Shakespeare, mais dans le dialecte de mes compatriotes helvétiques. Décryptée avec le bon code, leur discussion prenne un autre sens. A la fin de leur repas, la femme la plus âgée s’approche de nous et demande à Aïno son pays d’origine, en raison du léger accent scandinave perceptible dans son élocution. J’en profite de les questionner à propos de leur langue, et apprends que la majorité de leur ancêtre sont originaires de Suisse Allemande, et qu’ils ont gardé leur dialecte comme langue principale, même si aujourd’hui il s’est légèrement américanisé dans la prononciation. Le yodel y fait même partie intégrante de leur culture.

Peu avant midi, une nouvelle opportunité s’offre à moi pour 400$. Je discute longuement avec le trucker qui me propose de jeter un d’œil, encore un, au moteur. Capot ouvert, en plus de contrôler le niveau d’huile il observera le liquide de refroidissement : si le réservoir est sale, le liquide dans le radiateur est complètement claire. Après une bonne demi-heure d’examen, il affirme que je n’aurais pas de soucis pour rouler jusqu’à Fairbanks. Par mesure de précaution, il retire le tuyau d’admission du liquide de refroidissement du réservoir. En roulant, le liquide chauffé s’expandra et sera (malheureusement) déversé sur la chaussée, mais cela évitera lors de son refroidissement d’importer des impuretés dans le radiateur. Il me faudra juste veiller à ce que l’huile soit à niveau et une fois la voiture refroidie à remplir le radiateur.

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14h00, il est temps de plier bagage et de se mettre en route. Sous adrénaline, je tourne la clef de contact, et m’engage à nouveau sur la Dalton Highway. Si tout va bien dans un peu plus de 6heures et 300 miles je serais de retour à Fairbanks. Les miles s’égrènent les uns après les autres, avec un arrêt majeur chaque cinquantaine de mile pour contrôler le niveau d’huile. Arrivé à Graylink Lake, l’arrêt photographie est obligatoire, malgré les moustiques, lorsque j’aperçois un élan brouté des algues au milieu du lac. Une fois passé le Yukon le ciel disparaît peu à peu derrière un écran de fumée. A mesure que nous descendons vers le Sud, la fumée se fait de plus en plus dense. Il n’est que 18h30 et j’ai l’impression qu’il est déjà minuit. La visibilité ne cesse de décroître, la route se perd dans les nuées à une cinquantaine de mètres. Lentement, mais sûrement nous continuons vers le Sud. Parfois le halo lumineux des phares d’un camion arrivant à contre sens viennent troubler notre route, suivi par le grondement de son passage.

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De retour sur l’Elliot Highway, la fumée s’est dissipée un peu. Arrivé à proximité de Fox, une dizaine de miles au nord de Fairbanks, nous apercevons d’impressionnants volutes de fumées s’élever d’au-dessus de Chena Valley. Moins d’une heure après mon arrivée, Nick m’appelle pour me demander s’il peut dormir à la maison, car il a été évacué de Two Rivers dans le courant de l’après-midi suite au feu de forêt de Stuart Creek 2 qui fait rage depuis la semaine dernière. Au niveau nationale, il est classé troisième dans l’ordre d’importance, occupe près de 800 hommes et a coûté la bagatelle d’une dizaine de millions de dollars.

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