Culture inuit (J9)

3 juin 2013

Peut-être que le temps vous semble long depuis mon dernier récit de Barrow jeudi de la semaine précédente. De mon côté, il ne m’a jamais paru aussi court. Il faut dire que ces dernières semaines, j’ai quitté mon palais de Rosie Creek Road avec sa magnifique vue sur l’Alaska Range pour une dry cabin située sur Gold Hill. Le temps de déménager, trouver quelques meubles, de préparer les plates bandes, planter mon potager, …  sans compter l’arrivée du printemps qui a jailli soudainement, de véhiculer l’un ou l’autre ami qui au départ d’une excursion en canoé, qui à l’aéroport, d’esquisser quelques premières randonnées dans l’Alaska verte. Bref, je vais essayer de mettre tout ça à jour, voici les derniers épisodes du field course, de mon déménagement et de ces premières balades.

Avant-dernier jour à Barrow, dernier jour officiel de cours. Loin de toutes expériences scientifiques, aujourd’hui notre instructeur est plutôt un guide: Jo Leavitt, Inupiat pure souche. Ce capitaine de chasseur de baleine nous amène à sa suite. Glissant sur nos motoneiges le long des whaling trail [footnote] chemins taillés dans les escarpements de la glace de mer pour faciliter le transit des luges et motoneiges entre la côte et le lieu où la baleine morte est tirée à sec sur la glace de mer[footnote], il nous décrit les différentes caractéristiques de la glace qui nous entoure, les nommant tour à tour avec les noms inuits : Tuvaqtaq pour la glace rattachée à la terre, Siku pour le pack de glace de mer, située au large, … Les noms sont gutturaux, venant des tripes. Quelques jours auparavant l’un des bear guard, m’avait appris que les grounded ridges portent le nom d’Ivuniq, dont la prononciation de la finale “iq” est proche de “ikrrr”. Il poursuit ensuite sur les doutes et les problèmes qu’il rencontre de nos jours avec la fonte de la glace, la diminution de l’étendue couverte, spécifiant qu’avec le réchauffement climatique, de nouvelles espèces de baleines croisent dans les eaux arctiques, et qu’aucun nom inuit n’existe pour les décrire, car elle n’y avait jamais été observée.

Siku, le "pack" de la glace de mer
Siku, le “pack” de la glace de mer

Peu à peu nous nous éloignons de la côte, franchissant les grounded ridges, nous quittons l’Ignignaq, la glace située entre la rive et les grounded ridges, pour nous aventurer sur l‘Iiguaq, la glace rattachée aux ridges mais ouverte sur l’océan arctique. Sortant de pic à glace de sa motoneige, il nous apprend comment taillé le chemin dans les escarpements afin d’aplanir le whale trail. Nous arrivons enfin sur le lieu qu’il a choisi pour établir son campement de pêche, il nous indique les deux critères de sélection pour l’emplacement : une glace suffisamment épaisse pour supporter le poids de la baleine, ainsi que de la facilité d’évacuation en cas de rupture de la glace, si celle-ci venait à se détacher de la mer. Il nous explique comment  l’umiaq, les tentes seront installées pour ne pas éveiller l’attention des baleines. Il nous raconte que de mémoire, cette année la glace rattachée a la côte est la plus petite jamais observée, avec à peine 2 kilomètres d’extension contre 5km pour les années normales. Quand quand au fait de ne pas encore avoir attrapé de baleine, il reste serein: en 1963, son père avait attrapé la première et la dernière baleine de la chasse printanière le 28 mai.

Glace de mer
Glace de mer

 

Sur le chemin du retour, une dernière halte est effectuée à l’emplacement du camp de base, où le campement principal est monté. Ici, il affirme que la glace est solide, que le ridge situé du côté large repose sur le fond et que la glace ne risque pas de bouger. Deux heures plus tard, lorsque l’autre groupe d’étudiants s’aventure à leur tour, ils découvriront une fissure, large de 10 centimères, qui  s’est formée entre-temps de l’autre côté du ridge, là où Jo situait la glace plus fragile. Il nous parle alors de Sika, le nom donné à la météo, mais qui englobe aussi une notion spirituelle de mère nature. Cette excursion est sans doutes le moment le plus fort du cours, Jo nous partageant la somme de connaissance accumulée sur des centaines d’années : les inuits connaissent  la présence d’un polynia [footnote] ouverture dans la glace de mer suffisante à la navigation, la surface de l’océan est libre de glace, même d’une fine épaisseur [footnote] à la couleur du ciel, ils savent déterminer si un ridge repose sur le fond ou non, si la glace est à même de se rompre, ou encore comment elle va se comporter en raison des aléas météorologiques. Magnifique excursion, magnifique météo, et exceptionnelle découverte tant culturel que naturel.

Aménagement d'un Whale Trail : en pleine action
Aménagement d’un Whale Trail : en pleine action

De retour au laboratoire l’après-midi, après avoir aidé mes collègues biologiques a récupéré les diverses données chez les autres groupes, les mettre sous un même format, je les laisses finir de traiter les données, effectuer les statistiques : standard déviation, moyenne, p-value, … tandis que je pars à la découverte de l‘Inupiat Heritage Center, le musée décerné à la culture inuit à Barrow. Barrow, village peuplé par les inuits depuis plus de 1000 ans. Son véritable nom est “Utqiaġvik“, qui signifie “là où l’harfang des neiges est chassée”. Aujourd’hui elle compte un peu plus de 4000 habitants, pour la plupart des locaux, et près de 50 équipages de chasseurs de baleine. Au gré des vitrines,  j’apprends plus sur la chasse à la baleine, où chaque équipage possède son propre drapeau, tels les pirates dans l’imagerie collective, ou encore sur les divers habits portés traditionnellement entre fourrures provenant du divers animaux, parka en intestin, … Définitivement, si un jour vous venez à visiter l’Alaska, ne manquez pas un détour par Barrow, l’expérience ne peut être qu’enrichissante.

Jo Leavitt, notre guide
Jo Leavitt, notre guide

Depuis quelques années scientifiques et locaux travaillent de plus en plus en interaction afin que la recherche scientifique profitent aux inuits, et que leurs connaissances nous soient utiles. L’un des exemples le plus frappant pour le premier cas est l’utilisation par les locaux du radar du Geophysical Institute à Barrow, utilisé par les locaux pour connaitre en temps réels l’évolution et les mouvements de la glace de mer. A l’inverse, lorsque dans les années 90, les scientifiques ont estimés la population de baleine bowhead en se basant sur le nombre de baleines observées venant respirer à la surface dans les fissures de la glace de mer. Jugeant le nombre trop faible, ils sont décrétés un embargo sur la chasse de cet espèce. Les inuits ont alors appris aux biologistes que la baleine n’a pas forcément besoin d’eau ouverte pour respirer, un adulte est suffisamment fort pour soulever et fissurer la glace de mer, jusqu’à une épaisseur de 3 pieds (1m). La cavité crée est alors suffisamment grande pour permettre à la baleine de reprendre son souffle. Bien que cette histoire ait été mise en doute par les scientifiques, elle s’est avérée vraie au finale, et les inuits ont regagné le droit au contingent de chasse pour leur subsistance.

Enfin, j’ajouterai une dernière note à propos de la chasse à la baleine. Si certaine personne peuvent trouver cet acte barbare, pour les populations locales elles est absolument nécessaire. Dans un environnement où un gallon de lait coute 10 dollars, que viandes et végétaux sont hors de prix, baleines, morses et phoques constituent la base de leur subsistance. Par ailleurs, l’acte de pêcher une baleine n’est pas anodin chez les inuits, personne ne sourira lorsque la baleine sera tuée ou hissée sur la glace, respectant solennellement son dernier souffle, de même traditionnellement la pêche s’effectue dans un grand respect. Il est d’ailleurs presque impossible pour un non-inuit d’assister à cet évènement.

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