Committee Meeting

10 février 2014, 21h00
113 Roxie Road, Fairbanks
30°C, dégagé, vent nul

Au cours des deux derniers mois de l’année dernière, j’ai finalement composé mon comité de thèse, dont les membres sont chargés, tout au long de la thèse, d’examiner annuellement mon travail, de me juger lors de l’examen compréhensif 1, de la défense du proposé de thèse 2, ainsi que de m’accorder ou pas le titre de docteur à la fin. En plus d’Hajo, mon adviseur, Martin Truffer fut le premier a qui j’avais pensé. Professeur dans le groupe glacier, j’avais suivi avec intérêt son cours, physique de la glace, véritable récapitulatif de 5 années de science des matériaux, de l’échelle atomique au comportement macroscopique d’un matériel au comportement inhabituel. Originaire du Valais, plus précisément de Graechen le village où j’avais effectué la dernière balade digne de ce nom en Suisse avant mon départ en Alaska. Le courant était bien passé, et il avait accepté avec joie.

J’avais rencontré David Barnes à la fin du mois d’avril. Alors que je me plongeais dans la théorie des écoulements de deux fluides immiscibles dans un milieu poreux, Hajo m’avait conseillé de rencontrer ce professeur d’ingénieure civile dont deux de ses sujets de prédilections sont les fluides immiscibles, telles que le pétrole dans presque n’importe quelle autre liquide, et les écoulements dans un matériau poreux, tels le permafrost. Après un long entretien où il m’avait conseillé quelques articles à lire, plus un livre, Mechanics of Immiscible fluids in Porous Media, écrit par Arthur T. Corey considéré comme le fondement des écoulements de fluides immiscibles en milieux poreux, je lui avais demandé s’il était d’accord de me prêter son expertise au cours de ma thèse ce qu’il avait accepté avec joie.

Finalement, au courant du mois de mai, lors du Sea Ice Field Course à Barrow, j’avais rencontré Rolf. D’un naturel bon enfant, il m’avait fait découvrir la vie existant dans la glace de mer : nématode, copépode, … Il s’était aussi avéré être l’un des meilleurs amis de BJ, le propriétaire et le loueur de ma cabine. Depuis juillet, Hajo et moi avions discuté de l’influence des bio organismes vivant dans la glace de mer et de leur influence sur l’évolution de la glace de mer. Puis, le semestre passé, deux proposés avaient été écrit en commun entre le GI (Geophysical Institute) et le SFOS (School of Fishery and Ocean Science), les PI (Project Coordinateur) et co-PI étant Eric, Rolf et Hajo. Peu à peu, à ma thèse s’est ajouté un panel biologique qui ne me déplait pas. Alors que j’ai demandé à Rolf tout naturellement de faire partie de mon comité, ce dernier m’a appris qu’il avait accepté un place de professeur à Tromsø en Norvège. Il est d’accord toutefois d’accepter, tout en me mettant en garde que l’aspect logistique ne sera des plus simples, et me propose de le remplacer par Eric, nommé l’été passé professeur dans le SFOS.

Eric, je l’avais aussi rencontré dans le Sea Ice Field Course. Ce grand viking rouquin, des plus sympathiques, avait déjà participé à quelques-uns de mes barbecues estivaux. Toutefois, fraichement promu, je n’avais eu encore aucun écho sur sa manière d’enseigner, ni sur ses expectations envers des doctorants. Bref, j’ai réfléchi, demandé l’avis à Hajo, recueilli lopinion de Kyle, Brandon, Anna qui l’ont eu le semestre dernier pour un cours. Finalement, je me suis décidé à l’ajouter sur la liste, à la place de Rolf et il a accepté.

Lundi matin, au cours d’un bref entretien à ma demande Hajo me donne quelques directives pour le committee meeting, quelques points importants à ne pas oublier. Durant la semaine le travail n’a pas manqué entre analysé les données des carottes de glace de mer récoltées ces treize dernières années et la préparation d’une présentation. Jeudi soir, elle est à moitié terminée. Vendredi matin, alors qu’un manteau neigeux d’une quinzaine de centimètres m’invite pour une descente de Moose Mountain, je rejoins mon bureau pour terminer le travail. 10H30, je rejoins la salle IARC 319, dont les fenêtres offrent une vue imprenable sur l’Alaska Range, prépare le projecteur, installe l’un des ordinateurs pour une téléconférence avec Martin, actuellement en Suisse, l’autre pour la présentation, puis déballe les offrandes pour m’attire les bonnes grâce du comité. Si certains offrent des cookies, du bacon enrobé de chocolat, je me contenterai d’un petit plateau de fromages helvétiques : Gruyère, Etivaz – les deux amenés par marc – et Turtmann. 11H00, avec la précision d’une montre suisse, je débute ma présentation : quelques mots sur mon parcours académique, mes deux ans d’ingénieur, puis un bref aperçu de la glace de mer en tant que matériau – sa croissance, de sa structure, de son évolution printanière et ses diverses caractéristiques brine chanels, granular et columnar ice, profils de température et salinité, … 3 – avant de me concentrer sur mon sujet d’étude. Je m’étendrais un peu sur les objectifs, puis expliquerais le travail de terrain nécessaire à l’obtention des échantillons pour caractériser la glace de mer naturel, les expériences de laboratoires, les techniques d’observation. Je terminerai avec un grossier planning, dont les intervalles temporels sont des trimestres. Tout se passe à merveille, quelques questions finales nécessitant des réponses un peu plus précises sur certain point, une discussion sur les cours qu’il me reste à suivre. Au moment de se quitter, je reçois leur félicitation, dont celle de Martin et David qui me font le plus plaisir, en substance : pour un premier committee meeting, il y a plus de matière à réflexion que l’on en a l’habitude, ainsi que pour la qualité de ma présentation, contenant plus d’informations qu’à l’accoutumée. Sans compté Hajo qui est content de mon avancement. Bref, il semble que j’ai placé la barre assez élevée pour la prochaine fois.

Enchaînant mon committee meeting avec la réunion hebdomadaire du Sea Ice Group, je présente rapidement le nouveau document pour stocker les données de températures, salinités, densités, conductivités, … lié au carottage effectuée sur le terrain. Au cours de ces deux dernières semaines, j’ai passé plus d’une dizaine de jours à reformater la collection de données récoltées sur les treize dernières années, pas un fichier excel ou ASCII ne possédait le même format : qui des informations supplémentaires, qui un retour à la ligne en plus, qui la salinité dans une autre colonne, … Bref autant de différence qui ne permet pas d’écrire quelques lignes de codes pour traiter les données automatiquement. J’ai donc pris le temps d’améliorer le système, et j’espère qu’à l’avenir tout un chacun utilisera le même format ; surtout que je développe une boîte à outil informatique qui permettra de traiter les données plus rapidement.

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Une bonne heure est demie est nécessaire pour régler la paperasse administrative liée au committee meeting. J’aurai pu me replonger dans les données historiques, mais dehors le soleil brille, et une petite pistée me titille. Ni une, ni deux, me voilà dans la voiture. 5 minutes plus tard, je suis à Roxie Road, le temps de me changer, de charger skis, bâtons et peau de phoque dans la voiture. Peu après trois heures, me voilà de retour à Ester Dome. Avec le redoux des semaines passées, le froid du week-end dernier, et la neige fraîchement tombée, les conditions sont excellentes pour tracer quelques courbes entre les arbres, soulever des volutes de neige légère. Deux descentes plus tard, deux montées à peaux, il est temps de gagner le Pub pour une petite bière.

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Alors que j’arrive chez moi peu après 21h00, je croise Eyal remontant le chemin. Il se pourrait qu’une fusée soit lancée de Poker Flat ce soir. Ni une, ni deux, j’embarque mes affaires et nous filons à Pedro Dome. Sur place, le vent souffle à décorner un bœuf musqué. Dans le ciel, deux rubans verdâtre apparaissent. Mais le vent est trop fort, un sms (texto) nous apprends rapidement que le tir est annulé en raison des conditions météorologiques. De retour à Fairbanks, Eyal et moi, chacun de notre côté préparons le cours que nous devons donner demain pour le cours Introduction to Ski Mountaineering avec l’Alaska Alpine Club. Il s’occupe du poste destiné à assesser le danger d’avalanche, alors que je suis chargé d’expliquer comment retrouver une victime ensevelie. Bref, je potasse mon bouquin, prépare une doux fiche, contrôle le matériel emprunté (barryvox, pelle, sonde, …). Quand finalement, je pense à regarder dehors, il est prêt de 2h00 du matin. Sur ma terrasse, regardant les couleurs vertes, évanescentes dans le ciel, je n’ai qu’une pensée : « merde, j’ai loupé quelques choses de gros ». Le lendemain, je regarderais avec tristesse les magnifiques clichés pris par Ron, Mariska, … et d’autres photographes.

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Notes:
1. un examen à mi-thèse portant sur trois cours que j’ai suivi, dont la réussite est une condition sine qua non à la poursuite du doctorat
2. une présentation qui a lieu a mi-chemin de la thèse
3. je vous présenterai tous ces concepts au cours d’un billet un peu plus scientifique

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