Arrivée à Valdez

Fairbanks, 113 Roxie Road
20 février 2014, 22h30
ciel étoilé, nuage 1/10, -25°F

 J’ai dormi d’un sommeil de plomb, malgré les ronflements de Marc. Je m’étais déjà rendu compte à Fairbanks de ses forts grondements nocturnes, sans en avoir toutefois mesuré l’ampleur. Par deux fois, cette nuit j’en ai apprécié la sonorité. Une lumière diffuse illumine l’intérieur de la voiture, comme s’il neigeait dehors. De mon ongle, je gratte l’épaisse couche de givre qui s’est formée sur les vitres. A travers l’étroite ouverture, je ne vois aucun flocon qui tombe. A peine extirper de mon sac de couchage, l’espace du coffre, partagé à deux, est bien exigu pour se vêtir. L’air frais qui s’engouffre à travers la portière ouverte finit de réveiller Marc.

Dehors le soleil pointe le bout de son nez. Nous avons bien choisi l’emplacement hier soir ; car ce matin, avec les nuages qui s’entrouvrent, la brume qui s’est dissipée pendant la nuit, le panorama s’étend de l’autre côté de la vallée. Les masses imposantes de Mt Drum et, à gauche, de Mt Sanford s’élève à plus de 15’000 pieds, deux pics qui dominent la plaine de près de 4000 mètres. Sur la droite, le Wrangell est quant à lui toujours perdu dans les nuages. Dommage, la silhouette de ce volcan est, paraît-il, des plus impressionnantes.

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Depuis hier soir, une fois que j’avais terminé la cuisson de la soupe, mon réchaud à commencer à pécloter pour une raison inconnue. Nous avions finalement fondu la neige et chauffé l’eau au dessus de notre feu de camp. Après avoir rencontré les mêmes problèmes ce matin, j’opte pour la solution à l’ancienne ; rapidement un petit feu est allumé et une dizaine de minute plus tard, l’eau bouillante est versée sur le café moulu. Une portion de bircher, agrémenté de son beurre, nous serre de petit déjeuner.

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A peine avant dix heures, alors que nous démarrons, je vois que le témoin lumineux check engine de ma voiture est à nouveau allumé. Hier après-midi, il s’était illuminé peu avant d’arrivé à Delta. Un rapide contrôle m’a indiqué que je manquais un peu d’huile ; à peine avais-je en rajouté qu’il s’était éteint. Puis plus tard, alors que nous avions passé les Delta Range, il s’est à nouveau illuminé. Ce matin, lorsque j’ai mis en route le moteur pour le faire chauffer un petit peu 1, j’ai eu l’impression que ma voiture tentait d’imiter un sapin de Noël, car le témoin était à nouveau éteint. Sous ma voiture, quelques gouttes d’huile, mais je n’observe aucune goutte tomber pendant près de 2 minutes. Plus ou moins en confiance, nous nous mettons en route pour Valdez.

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Alors que nous nous apprêtions à passer devant le Visitor Center, car ils sont tous fermés pour l’hiver, nous avisons que la route est déblayée. Ni une, ni deux, nous l’empruntons. Au bout d’un demi-miles dans un décor sans âme qui vive, nous nous arrêtons sur un parking à moitié déblayé. C’est ici dans le sud de l’Intérieur de l’Alaska, que s’écoule la fameuse Copper River et son run estivale de saumon. C’est dans cette même rivière que les résidents peuvent pêcher jusqu’à une vingtaine de poisson par jour, et les attraper en moins de quelques heures. Les Athnas, le nom donné au peuple natif de la région, ont toujours profité de cette manne providentielle. Il estimait à l’époque qu’il fallait pas moins de 3000 saumons séchés pour qu’une famille puisse subsister le temps d’un hiver. La pêche s’effectuait de manière traditionnelle avec un énorme filet fixé au bout d’une perche – instrument que la majorité des alaskiens utilisent aujourd’hui – mais ils furent remplacés au début du siècle par les roues à saumon. Cet ingénieux et simple dispositif, entraîné par le courant, facilite grandement la pêche. Chaque roue, d’un diamètre compris entre 2 à 3 mètres comportent deux nasses fixées diamétralement opposées. Immergées l’une après l’autre, elles attrapent tout saumon qui remontent la rivière à cet endroit. Lors de leur trajet aérien, le saumon glisse sur le fond de la nasse, avant d’être éjecté à travers le trou pratiqué sur le côté. Il attire alors dans l’une des corbeilles à moitié immergées. Il ne reste alors plus qu’à récupérer les poissons et les préparer. La réplique d’une telle roue est recouvert de quelques centimètres de neige à l’entrée du Visitor Center.

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La porte du seul bâtiment dont le chemin d’accès est déblayé porte un écriteau indiquant « open ». Marc et moi poussons la porte, tant intrigué que par l’idéal d’un endroit où l’on pourrait se réchauffer. L’intérieur ressemble à un musée avec quelques vitrines et des panneaux explicatifs. Je me met rapidement à l’aise, enlevant mes bunny boots et ma veste, imité par mon collègue. Sur ces entre-faits, une dame, surgissant de la porte qui se découpe dans le mur du fond, se présentent comme la conservatrice du lieu, qui se révèle être un centre culturel des Athnas. Surprise par notre visite hivernale, elle nous demande la raison de notre présence, appréciant grandement le fait que Marc passe plus de 4 semaines en hiver pour visiter l’Alaska, alors que la majorité des touristes n’y viennent que pour 3-4 jours à la même saison. Sentant la fumée de feu de camp qui s’échappe de nos vestes, elle ajoute que cette odeur ne lui rappelle que de bon souvenirs. Après nous avoir offert un café, nous devisons sur les modifications et évolutions culturelles des Athnas avec l’avancée technologique du siècle passé. Il faut dire que c’est la première fois que je peux discuter de ce sujet sur une autre tribu que les Inupiat de North Slope. Les diverses panneaux du centre sont tout aussi intéressants, j’apprendrais quelques nouveaux mots Ditsiin da ? (Avez-vous faim), Nuuni (porc-épic), Niinaane (heureux). Quant aux objets présentés dans les vitrines, je suis toujours ébahi par la délicatesse des formes et l’inventivité pour (re)utiliser les matières premières.

Une bonne heure plus tard nous nous remettons en route. A défaut de pouvoir prendre le chemin des écoliers, les quelques routes de traverses n’étant guère déblayées en hiver, nous nous arrêtons régulièrement pour admirer le paysage. Alors que nous descendons dans le sud, le paysage devient plus hivernal, les montagnes prennent de la hauteur, leur silhouette est de plus en plus découpée, le manteau neigeux devient plus épais. Après avoir laissé une vieille cabine de bois, considéré comme un vestige historique, nous pénétrons dans la vallée qui mène à Thompson Pass. Ici, le vent a balayé la plaine, le manteau neigeux semble croûté, mince. Des volutes de neiges traversent à tout moment l’asphalte, laissant des traînées blanches. De part et d’autre, des débris grumeleux signalent les nombreuses avalanches qui sont déclenchées, laissant le sol à découvert.

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24 février 2014, 20h30

Thompson Pass, le vent souffle à décorner un bœuf, nous ne nous y arrêterons même pas et continuerons notre route, deux virages suivit d’une longue descente rectiligne. Nous arrivons enfin à l’endroit où se trouvait encore un lac il y a quelques jours en arrière. Trois semaines en arrière, suite à d’importante précipitations entre pluie et neige une avalanche a dégringolé, formant un véritable bouchon à l’entrée du Keystone Canyon. En l’espace d’une nuit, l’eau de la rivière s’est accumulé formant un véritable lac. Mis à part les hélicoptères et un ferry menant à Whittier, Valdez fut coupé du monde pendant prêt de deux semaines et demie, le temps de drainer le lac, puis d’ouvrir une tranchée à travers l’avalanche. Je vous laisse regarder la vidéo pour admirer l’ampleur du phénomène. Toujours est-il, que mis à part les reste de pancake ice, le passage à travers l’avalanche n’est guère impressionnant. Il faut dire que de part et d’autre la neige s’amoncelle en talus à plus ou moins 45°, loin des parois presque verticales que je me souviens avoir une fois lorsque nous avons passé à travers le col des Grands Montets 2.

 

Keystone Canyon marque l’arrivée à Valdez : de part et d’autre de magnifiques cascades de glace recouvrent les falaises qui nous entourent. Impressionnantes colonnes gelées qui s’élèvent jusqu’à l’arrête, ou encore véritable mâchoires supérieure, dont les stalactites, pareils à des dents, semblent prête à trépaner le crâne de tout imprudent.

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Une dizaine de miles plus tard, nous voici enfin à Valdez. Je me souviens, gamin, du magazine de grimpe et d’alpinisme Vertical ; il y avait des images de Valdez, dont les maisons disparaissaient sous la neige. Même Simon m’avait parlé de son périple ici même il y a trois en en arrière, lorsque rouler à Valdez, signifiait rouler entre deux parois de neige. Loin de ces descriptions et souvenirs, un petit manteau neigeux d’à peine une soixantaine de centimètre recouvre la ville. Premier arrêt au small boat harbour, le port qui abrite les petits bateaux de pêche et quelques voiliers. Je ne vais pas épiloguer sur la beauté des lieux, j’aurais pu rester des heures durant à regarder la mince glace formée dans le port, la petite douve formée au niveau des coques par le mouvement des carènes, …

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Les Marcs sont quelques peu affamer depuis ce matin, fish’n’chips à l’Alaska Halibtu House avant de rejoindre le 332 Hanagita Street, où nous attends Eric, le couchsurfeur chez qui nous dormirons les deux prochaines nuit. La trentaine, opérateur à la raffinerie de Valdez, born and raised 3 à Valdez, il adore sa ville natale et n’envisage pour rien au monde de la quitter. Entre l’hiver à ski, snowboard, motoneige, et l’été à la pêche ou sur un bateau, nous sympathiserons bien rapidement. Il n’y a point de doute qu’à mon prochain passage, je lui demanderais à nouveau de m’héberger. A peine arrivé, il nous propose de nous dégourdir les jambes en empruntant Shoup Bay Trail ; enfin, uniquement les premiers miles, car en hiver la majorité du sentier est rendu impossible par le risque non-négligeable d’avalanche potentielle. Accompagné de KT, sa chienne, nous marchons sur ce qui est le delta de trois rivières. En été, sol spongieux, marécageux, paradis des moustiques ; en hiver, un épais manteau neigeux, constitué de 3 mètres de neiges poudreuses, recouvre le paysage. Enfin, devraient recouvrir la plaine, car aujourd’hui, les buissons sont apparents, leurs frondaisons dominent la neige d’un bon deux mètres, deux mètres et demi, … Eric nous raconte que c’est la première fois qu’il voit pareil paysage au mois de février, et d’ailleurs nous pouvons simplement marcher sur la neige, à la croute durcie par les pluies, sans raquette et sans peur de nous enfoncer. A mi-chemin, il nous montre les traces qu’un ours a laisser dans la neige, car certain se sont déjà réveillés et se baladent de droite à gauche.

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14 février, Eric a rendez-vous avec sa dulcinée pour la soirée. Marc et moi filons au musée de Valdez. Le bâtiment paraît si petit de l’extérieur, qu’une fois à l’intérieur j’ai l’impression que le volume est triplé. Histoire de Valdez, de sa fondation en 1897 suit à la découverte de l’or en Alaska – les pionniers gravissaient alors le Valdez Glacier pour redescendre de l’autre côté de Thompson Pass, à sa situation stratégique durant la deuxième guerre mondiale, au tremblement de terre du Good Friday de 1964, dont l’on fête les cinquante ans le 27 mars 2014, jusqu’à la construction du terminal du pipeline et la catastrophe de l’Exxon Valdez en 1989, rien n’ai oublié : photos, artefacts, textes, tous racontent l’histoire de cette petite cité. Parmi les petites anecdotes, j’apprends que c’est l’aviateur Bob Reeves qui le premier a mis des skis sous son avion pour décoller d’un champs boueux ici même et desservir mines, glaciers et autres endroits des plus improbables en Alaska au début du siècle passé. Quand je pense qu’en Suisse, nous sommes fières d’Hermann Geiger, le pilote des alpes, considéré comme un pionnier atterrissage sur les glaciers, dans les années 40 il serait temps de revenir à la réalité.

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La conservatrice, des plus charmantes, nous avaient annoncé qu’en raison de notre arrivée tardive, un peu moins d’une heure avant la fermeture du musée, que nous pouvons revenir à notre gré le lendemain, et que nos billets seront toujours valides. Nous avions alors pensé avoir le temps de voir le petit musée en l’espace d’une heure. La réponse est non, l’histoire de ce lieu est si intéressante, si riche en faits et petites anecdotes que je suis bien content de pouvoir revenir le lendemain pour couvrir les années de 1980 à nos jours.

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De retour à la maison, Marc qui souffre d’un mal d’oreille depuis quelques jours se décident de consulter. Je le dépose à l’hôpital de Valdez – 3500 habitants – et profite de faire un saut par le supermarché pour acheter quelques bières et petits en-cas. Une bonne heure et demie plus tard je le récupère, le bracelet en papier autour de son poignet, et une petite liasse de papier, résumant son passage, expliquant le diagnostique, le pourquoi du comment de son otite, … Je suis impressionné par la teneur en information distribuée par l’hôpital, du jamais vu en Suisse. L’apéro après le passage à la pharmacie est suivi d’un repas chez le mexicain du coin.

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A peine la porte passée, deux groupes constitués majoritairement d’inuits, l’un de filles, l’autre de garçons, occupent deux longues tablées. Plusieurs d’entre eux arborent un sweatshirt dont le dos est orné du nom « whaler ». « Chasseur de baleine », pareil inscription ne peut qu’appartenir à une équipe sportive de Barrow. Discutant avec l’une des natives, mon hypothèse est la bonne : ce soir l’équipe de basket féminine de Barrow affronte Valdez. Et leur présence ici, au mexicain, n’est guère difficile à découvrir. Durant l’été, « Chez Pépé », le restaurant mexicain de Barrow a brulé jusqu’au fondation, et il manque aux habitants ; je ne suis donc guère surpris de les voir ici. De retour à la maison, Morphée me tends les bras.

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Notes:
1. la température à Glennhalen, distant d’une demi-douzaine de mile était de -28°F
2. deuxième col sur la route menant de Martigny à Chamonix, après celui de la Forclaz
3. né et élevé

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