Halcyon Peak

12 mars 2014, 22h00
113 Roxie Road, Fairbanks
ciel dégagé, -5°C

En plein milieu d’une semaine surchargée par le travail et la conférence Alaska Oil Spill Recovery réunissant compagnie pétrolières, organisation étatiques et milieu académique – peut-être vous ferrais-je le récit de ces deux jours –, mercredi a lieu l’habituelle réunion précédent toute excursion d’alpinisme. Lorsque mardi après-midi, Jon Miller, pour moi encore un inconnu au bataillon, a proposé de gravir Halcyon Peak, je ne pouvais que répondre présent. Rien de mieux qu’une destination inconnue pour débuter la saison d’hiver. Le soir venu nous ne sommes que trois, Eva, Andrew et moi. Jon s’étonne du peu de présence, mais il faut dire que la dernière ligne de son courriel dans laquelle est écrit qu’il impose un départ à 5h00 a sans doute rebuté plus d’une personne.

Samedi matin, lever à 4h15. Le temps de préparer un café, mes affaires sont chargés dans le coffre de la voiture. A 5h00, j’arrive chez Jon, surpris par tant de précision. 10 minutes plus tard, nous récupérons les Allabys, Eva et Andrew. Peu avant la demie, nous laissons Fairbanks derrière nous. Sous une voute étoilée, éclairée par une lueur blafarde à l’Est, je dévore les miles. Je fais peu à peu connaissance de Jon, vivant depuis plus de 25 ans en Alaska, charpentier de son état et montagnard depuis son plus jeune âge. L’aube se lève peu à peu, baignant le paysage dans une robe pastelle. Au sud, la silhouette bleue ardoise des montagnes de l’Alaska Range se découpe sur un ciel au liseré orangé. Delta Junction, 10 minutes d’arrêt à l’IGA, avant de reprendre la route. Dehors il fait presque jour. Peu après avoir passé Donelly Dome et ses caribous, je m’arrête sur le pullout dominant Delta River, dont le panorama sur l’Alaska Range est toujours aussi majestueux. 8H30, nous arrivons à destination. Une demi-heure plus tard, le temps de s’équiper et nous sommes en routes.

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Il est temps de vous parler un peu de notre excursion, que je nommerais l’Augustana Traverse. Si le point de départ est le parking de Michael Creek, au lieu de rester sur la rive droite de Delta River et de rester dans le massif abritant Item Peak, Mount Silvertip, Triangle Peak, … Jon a décidé de nous amener de l’autre côté, après avoir remonter l’affluent sud d’Augustana Creek – South Fork Augustana Creek –, nous camperons au pied du versant sud-ouest d’Halcyon Peak, avant de passer le lendemain le col situé au sud du béquet, traverser un glacier à flanc de coteau, passer un deuxième col, situé au sud de Peak 6686, nommé ainsi en raison de son altitude 6686 pieds, puis de descendre Augustana Glacier et rejoindre la voiture en suivant la rivière éponyme – North Fork Augustana Creek.

 

Notre première étape est de traverser Delta River, dont la surface de glace vive, brillant sous le soleil, est entachée de quelques patchs de neiges à la surface croûtée. Le vent souffle avec violence, tant dans la vallée principale que sur le becquet, emportant des volutes de neige loin des crêtes. Arrivé de l’autre côté, nous cherchons refuge en longeant les saules et buissons poussant le long de la berge. Glissant sur la neige éparse recouvrant la glace Augustana Creek, nous avancons doucement. A mesure que nous approchons de l’ouverture de la vallée, les rafales se font plus douces, puis le calme s’installe. Au milieu des fourrés s’ouvrent le lit blanc de South Fork, que nous empruntons.

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Glissant dans l’ombre, nous oscillons d’une berge à l’autre, évitant les cavités laissant apparaitre la surface de la rivière s’écoulant un bon demi-mètre sous la surface de la glace. A mesure que la Terre tourne, le Soleil s’aligne dans l’axe du vallon. De retour à la lumière, nous apercevons la silhouette de deux mouflons se découper sur l’une des arrêtes nous surplombant. Bientôt un troisième rejoins la paire, éloignée d’à peine 200 mètres. Magie de la montagne en Alaska, où la nature sauvage est à portée de main.

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Arrivé aux deux-tiers du vallon, en raison des faibles précipitations et des températures hivernales élevées, la rivière est à peine recouverte de glace et nous grimpons dans l’un des petits vals latérales. Les avalanches grumeleuses de neige mouillée du mois de janvier n’aide pas à la progression dans une pente raide et nous finissons par déchausser et grimper les débris les skis sur le dos. Pour une première excursion, Eva et Andrew ne se débrouille pas trop mal, Jon pour sa part, devant, m’étonne par sa forme impressionnante.

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Quittant définitivement l’ombre, nous arrivons sur un long replat qui s’étend jusqu’au pied d’Halcyon Peak. Je découvre, une neige vierge, aucunement perturbée par le moindre zéphyr, où s’élèvent les derniers saules. Le paysage est juste merveilleux, immaculé sur des miles. Seul un nombre impressionnant de traces de Ptarmigans sont gravées dans la neige. Au milieu de ce désert hivernal, nous apercevons une traces presque rectiligne, descendre de l’une des crêtes d’un coteau de la vallée, disparaitre et réapparaitre sur les ondulations du plateau, avant de filer en droite ligne sur l’autre versant de la vallée et disparaitre en une élégante courbe.

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Pareil trace, si pure, si droite, ne peut être que celle laissée par un glouton – les carcajous étant connu pour leur territoire immense s’étend sur plusieurs vallées –. Arrivé à proximité, je découvre les traces impressionnantes, dont les marques des pas laissées par les bonds successifs sont séparés de presque deux mètres. Impressionnant, digne de nourrir les cauchemars les plus effroyables des enfants. Derrière nous, le panorama s’ouvre de plus en plus sur les Delta Range. Mount Silvertip qui nous surveillait depuis ce matin est bientôt rejoint par Black Cap, Item, White Princess et d’autres au nom encore inconnu.

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Un mile après l’autre nous approchons d’Halcyon Peak. En deçà de son arrête en croissant, Jon s’élance à l’assaut de la pente. Une vingtaine de centimètres de neige poudreuse recouvre une sous-couche aussi dur que du béton. Dans la pénombre d’un goulet, nous nous élevons rapidement mètre après mètre. Une cinquantaine de mètres en avant, Jon chôle la neige, infatigable, un pas après l’autre, à un rythme continue il progresse et je le suis, nous le suivons. Quittant le goulet, alors que Jon surveille la progression d’Andrew, et surtout d’Eva, un peu à la traine, je prends le relais en tête pour tracer le dernier mile nous amenant jusqu’à un des replats situés dans le bol dominé par Halcyon Peak.

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Nous profitons des derniers rayons du soleil pour choisir notre camp et installer notre tente. Alors nous nous apprêtons à bâtir un mur pour se protéger du vent, Eva et Andrew proposent à Jon et moi de poursuivre l’aventure, de nous élancer à l’assaut du becquet, et qu’ils se chargent de la construction. Éreintés par la journée, ils préfèrent rester au camp et ériger le mur les teindra bien plus chaud que de s’abriter dans la tente. Proposition que nous ne pouvons qu’accepter. Équipés d’un paquetage allégé. Seules crampons, piolets et la veste duvet sont autorisés dans nos sacs. J’emporte en plus la corde commune et mon appareil photo.

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Sans un mot, sans même me laisser le choix, Jon part en avant, et me laisse dans son sillage. Le temps que je prends pour photographier les Delta Range n’excuse en rien le retard impressionnant que j’accumule sur Jon. Avec une bonne dizaine de minutes de retard, j’arrive au pied du large couloir montant jusqu’à la crête sommitale d’Halcyon Peak. Il a déjà eu le temps de tracer un zigzag dans la pente lorsque je débute la montée. A mi-chemin du premier aiguillon rocheux, nous chaussons nos crampons, skis sur le dos poursuivons notre ascension. Nous laissons nos skis en contrebas de ces rochers, à l’abri du vent, plantés dans la neige, sécurisé avec l’un de nos bâtons et continuons notre longue montée.

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De l’autre côté de Delta Valley, l’ombre projetée par l’Alaska Range monte à l’assaut des flancs des montagnes, les versants teintés d’oranges perdent du terrain, les crêtes et les sommets s’éteignent les uns après les autres. Bientôt seuls les plus hauts sommets Silvertip, Old Snowy, Black Cap, White Princess, M’Ladies et Snow White sont encore illuminés. A mesure que nous approchons du sommet, nous sentons les rafales s’engouffrer dans pente, nous cinglant de dur cristaux arraché à une neige dure. Au dessus de moi, Jon avance avec l’allure régulière d’un métronome : pied droit, pied gauche, pied droit, pied gauche,… Sans cette locomotive, je serais sans doute sur le point de faire demi-tour. Debout sur la crête, il m’encourage à poursuivre. Encore un petit effort me crie-t-il entre deux rafales.

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Me voilà sur la crête sommitale, balayée par le vent. Le visage cinglé par la neige. Dix, vingt, trente mètres à l’ouest se dresse le monticule blanc du vrai sommet. Luttant contre les éléments nous avançons lentement, surement entre deux pentes vertigineuses, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre côté du faite. Et voilà, nous y sommes. Autour de nous, les montagnes sont plongées la pénombre. Nous ne nous y attarderons guère, descendre le couloir à la lueur d’une lampe frontale n’est pas des plus attractifs. Il me faut rapidement profiter de la vue qui s’étend à 360°. Derrière moi, je reconnais les sommets caractéristiques des Delta Range, en face de moi Jon énonce les noms des différents pics : Bivouac, Meteor, Little Anapurna, South Peak of Mt Hayes, McGinnis, … dont la silhouette se fond dans le ciel nocturne.

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La descente est bien plus rapide. D’abord face à la pente pour aborder la partie plus raide du sommet, puis à mesure que la pente perds quelques degrés nous nous retournons. La neige est suffisamment épaisse, et nos crampons s’enfonçant dans la sous-couche dure, nous descendons en plunge-step. Le vent a tourné. Alors que nous étions abrités pendant la montée, maintenant les rafales remontent la pente, nous attaquent frontalement. Un bon quart d’heure plus tard, nous avons rejoins nos skis. Enlever les crampons, sortir les lampes de poches, quelques centaines de mètres en contre-bas nous distinguons par moment l’éclat de la lampe d’Eva et d’Andrew. La luminosité est encore suffisante pour glisser doucement, sans éclairage artificiel. Les conditions sont excellentes : 15 centimètres de neige fraiche au dessus d’une sous-couche dure. Une courbe, deux courbes, j’enchaine les virages sous l’œil ébahi de Jon. Pour une fois que je peux à mon tour l’impressionner.

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Moins de dix minutes plus tard, nous arrivons au camp, les yeux pétillants de bonheur, un sourire radieux s’ouvrant à travers nos barbes arborant une armure de glace. Mise à part l’excursion journalière de Panorama Peak l’année dernière, une année après avoir débuter l’alpinisme, je peux enfin annoncer que j’ai sommité en hiver, dans le neigeux, venteux, -10F alaskien. Pour fêter ça, il est d’ouvrir la bouteille qui a gravi la montagne avec moi. Je pensais déguster un petit verre au sommet, mais la nuit et les éléments m’y ont fait renoncé. Malgré les températures glaciales, le vin est resté à l’état liquide. Avec joie, j’entends le doux “plop” de l’extraction du bouchon. Mais la rapide dépressurisation du liquide en supercooling 1 est suffisante pour geler instantanément le vin. Une quinzaine de minutes au bain-maire sera suffisante pour le dégeler et enfin l’apprécier.

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Purée de pomme de terre, épicée au cumin, quelques morceaux de saucisses, le tout mélangé avec du cheddar fondue et rehaussé d’un gros morceau de beurre forme le roboratif repas de ce soir. Une tablette d’ovomaltine en dessert et il est temps de rejoindre les bras de Morphée. La nuit s’annonce plus fraiche que les pronostiques météorologiques. Qu’à cela ne tienne, aujourd’hui j’ai sommité et demain annonce une magnifique journée.

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Notes:
1. le matériel est toujours à l’état liquide, malgré des conditions de pressions et température qui impliquent un état solide.

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