Le retour des écorchés

8 juin 2014, 1000 (GMT-8, AKDT)
Vol FAI-BRW

L’écriture n’avance pas aussi rapidement que je l’avais espéré. J’ai fini de m’occuper du jardin, maintenant les quatre cinquièmes de la surface cultivables sont plantés ; j’ai construit l’armature d’une petite serre au-dessus du potager pour les herbes aromatiques, il ne manque que le revêtement en plastique transparent. Et bien entendu, le printemps a signé le retour de l’Ultimate Frisbee. Malgré l’intermittente pluie de jeudi, suffisamment de joueurs se sont montrés pour jouer quelques points sur le terrain devenu glissant. Si ce récit fut principalement rédigé dans l’avion me menant à Barrow, une coupure du service internet pendant plusieurs heures m’a empêché de le poster rapidement.

En début de matinée, je valide mon inscription à la conférence, reçoit le porte-document en simili-cuir noir, orné du nom, de l’année et de la localisation de la conférence, contenant les traditionnelles informations usuelles, programmes, bloc-note et la clef USB. Pour une fois, les organisateurs ont fait preuve d’imagination en proposant une clef USB au format carte de crédit. Derrière moi, j’entends parlé français. Je fais connaissance de Morgan, thésard à l’École des Mines de Paris, de son maître de thèse, ainsi que d’autres de leur collègue provenant de Toulouse. Nous partageons un café, tout en évoquant nos divers sujets de prédilection : tissus osseux, hydrates de méthanes, glace de mer,… le panel est large. Bien décidé à profiter encore des musées que m’offre Milwaukee avant que la conférence ne débute officiellement en début d’après-midi, je me dirige vers le Milwaukee Public Museum, servant de musée d’histoire et d’histoire naturelle.

Ce voyage est définitivement une véritable pochette surprise. Face à l’entrée du musée, sur la devanture est inscrit « Body World – Günther van Hagen ». Si le nom en lui-même ne vous dit rien, il est connu pour avoir inventé plastination des corps humains, remplaçant les fluides aqueux par un mélange de polymère. Ce procédé l’a rendu célèbre lorsqu’il a commencé à montré ses écorchés – véritables corps humains plastifiés – dans des expositions visant à dévoilé la beauté et l’ingénierie biologique. Pour plus d’information je vous laisse chercher son nom sur votre moteur de recherche préféré, ou directement se référer à une encyclopédie en ligne. J’avais déjà vu ses deux premières expositions en Suisse, et il n’est pas question de laisser passer une troisième opportunité. Pour la première fois aux USA, il m’est interdit de photographier dans un musée, plus pour des raisons de flux de personnes et éviter les attroupements que par souci de propriété intellectuelle. Je ne me lasse pas d’admirer l’évolution du corps humain du stade embryonnaire au troisième âge, d’observer un genou au cartilage sain, comparé à celui atteint d’une arthrose avancée, de regarder des tumeurs malignes prendre possession d’un poumon de fumeur ou du foie d’un alcoolique, d’être stupéfié par les réticulations du système sanguin d’une tête…

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A la sortie de l’exposition, je découvre que le musée a été envahi par des troupes d’écoliers, bruyant, remuant, courant… les divers accompagnateurs ne savent plus ou donner de la tête tant pour essayer de regrouper leurs gamins, que pour les calmer. Je me réfugie dans la salle dédiée aux tuniques de mariage des peuples à traditions islamiques. Créée en collaborations avec des femmes de différentes ethnicités habitant Milwaukee, le visiteur est invité à un tour du monde musulman de l’Afrique du Nord en Indonésie en passant par le Kazakhstan. Les costumes sont tous plus admirables les uns que les autres : broderies, dentelles, découpes en soie… les tissus diverses se marient dans un tourbillon de couleurs.

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8 juin 2014, 1700 (GMT-8, AKDT)

Nuageux, NSDV [footnote]No Sun Disk Visible : Pas de disque solaire visible. Cette abréviation qualifie ces jours nuageux lorsque la luminosité est importante pour requérir des lunettes de soleil, mais suffisamment diffuse en raison de la couverture nuageuse pour qu’aucune ombre n’apparaisse sur le sol [/footnote]

Barrow, UIC-NARL

Je me décide à affronter la marmaille bouerlanteafin de poursuivre la visite du musée et découvrir l’histoire du Wisconsin. Je fais l’impasse sur l’’histoire ancienne, très anciennes déjà, celle de dinosaures ou du temps où l’état était encore recouvert par un océan pour me concentrer sur l’époque où les indiens étaient encore maîtres de leur terre. Lorsque les colons français débarquèrent au Canada, les Anglais sur la côte Est de l’Amérique du Nord, lorsque Lewis et Clarke se mirent en quête d’une voie navigable reliant l’Atlantique au Pacifique, le Wisconsin était presque intégralement recouvert d’une dense forêt tempérée ; seules au sud quelques larges plainent parsemaient le territoire. Le Wisconsin n’était point encore l’état laitier et fromager d’aujourd’hui.Tout comme le Québec et les Indiens peuplant ce qui est devenu le Canada, les différentes tribus s’allièrent avec divers États européens qui sont tous plus intéressés les uns que les autres à dominer le marché émergeant des fourrures. Sous l’égide de la France, de l’Angleterre, de la Russie et même de l’Espagne, les guerres inter-tribales redoublèrent d’ampleur, se firent plus sanglantes à mesure que les colons importèrent des armes plus perfectionnées. J’en apprends un peu plus sur leur tradition et leur culture. Bien trop souvent, dans l’imaginaire collectif elle est rabaissée aux chevaux, plumes d’aigle et chasse-cauchemars. Les objets exposés témoignent de l’élégance et de l’ingéniosité pour fabriquer toutes sortes d’objets. J’admire notamment un sifflet, non pas pour l’instrument en os, mais pour le pendentif qui l’accompagne, ou encore ce bouclier de parade en cuire, recouvert de vive couleurs. De même l’on rabaisse l’homme blanc au rôle de colonisateur, souvent en oubliant diverses apports où la culture indienne s’est admirée remarquablement, tel l’argenterie dont les parures pectorales, bracelets et bagues sont finement ciselés.

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Je m’attarde longuement sur l’histoire compliquée, presque manichéenne entre l’honneur et la probité des Indiens et les coups fourrés des Européens pour s’emparer de leur terre. Durant les deux guerres mondiales des centaines d’indiens se portèrent volontaires sous la bannière de l’Oncle Sam, pour au retour ne retrouver qu’une fraction des terres qu’ils avaient laissées derrières. Ce n’est que dans les années soixante que débuta le processus de restauration et d’autodétermination. Triste et complexe est l’histoire de l’homme blanc qui ne cesse de répéter les erreurs de son passé, et s’évertue à justifier ses actes à la lueur de sa définition de civilisation développée. Point n’est besoin de poursuivre sur un ton politique : le passé appartient au passé ; l’histoire est fascinante même si cruelle.

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Avant de quitter le musée je m’attarde encore dans la partie consacrée à la minéralogie où sont exposés quelques magnifiques spécimens de shinny rocks, toutes ces pierres qui d’une manière où d’une autre attire le regard. Je suis fasciné par les fluorites dont la teinte varie d’un jaune canari au vert émeraude. Un dernier détour m’amène dans le papillorama où virevoltent des centaines de papillons, dont un magnifique sphinx aussi grand que ma paume.

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Hier, j’avais été désappointé en découvrant les portes closes du Public Food Market en raison du Memorial Day. Aujourd’hui il est temps de visiter ce lieu dédié à la bonne bouffe, où étals de marché regorgeant de fromages, de fruits et légumes frais, troquets pour manger sur le pouce se suivent. Je tombe en émoi devant Saint-Paul Fish Compagny, dont les poissons à l’œil brillant recouvrent le bain de glace, tourteaux et homards s’ébattent dans des aquariums. Je ne saurais résister à l’attrait du bar à huître : un petit riesling – pour une fois bien sec – accompagnant deux huîtres de Blue Point (VA). Alors que je me régale de ces délicieux coquillages, salé à souhait, je vois passé un Lobster Roll. Matthew m’en avait parlé à mainte reprise de cette véritable institution de la gastronomie américaine : chair de homard mixée avec un peu de mayonnaise entre deux tranches de pain grillé. Mise en bouche par l’apéro, je ne me désiste pas et rapidement commande mon Lobster Roll. Rapidement, le sandwich au homard m’est apporté, accompagné de ses frites. Un vrai régal, j’étais a priori sceptique, mais il me faut avouer que cette façon simple d’apprêter le crustacé le met en valeur.

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13h20, il est temps de regagner le Wisconsin Center où s’ouvre bientôt la conférence avec la présentation plénière dédiée au Fuel Cell Electrode, ou pour les profanes les piles à combustible. A peine arrivé je rencontre Adrian Sheppard – le maître de chaire du symposium sur les matériaux poreux non-traditionnels – et d’Hélène une jeune française dont la thèse s’intéresse à l’extraction du pétrole dans les roches poreuses, et plus précisément sur les problèmes d’écoulements biphasiques entre pétrole et saumure. Rapidement nous sympathisons, et nos sujets de thèses portant les deux sur les écoulements biphasiques, nous amèneront régulièrement à suivre les mêmes présentations. Je ne vais pas vous raconter une à une les diverses sessions, cela pourrait s’avérer quelques peu ennuyeux pour le lecteur.

17h30, les sessions laissent la place à l’assemblée générale d’InterPore. Je profite de m’éclipser pour aller visiter le quartier Est. D’églises de briques en bâtiments de briques, je déambule au gré des rues. L’échoppe des célèbres saucisses Usinger est malheureusement déjà fermée, mais à côté le Cheesemarket est encore ouvert. A l’intérieur de ce magasin tout en longueur, je découvre une pléthore de fromage. En discutant avec la tenancière, j’ai droit à une véritable leçon de culture général sur les fromages du Wisconsin, dégustation à l’appui. Si l’état est reconnu pour produire une grande majorité des fromages industriels, maints fabricants affinent aussi leur gouda et cheddar pendant plusieurs années, sans compter certains autres producteurs qui commencent à produire des fromages avec du lait non-pasteurisé. J’ai bien entendu droit au célèbre et très local Limburger – produit dans un seul village – qui déchaîne les passions sur l’internet américain : « comment peut-on aimer, et même acheter un fromage qui pue comme les pieds ». Question fumet je m’attends à un fromage qui sorte vraiment de l’ordinaire, un équivalent local à l’époisse, toute proportion gardée. Je suis déçu en bien. Déçu, car le fumet n’est pas aussi exceptionnel que me le promettais les critiques et en bien, puisque je n’avais encore jamais goûté un fromage américain au goût prononcé.

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Le Wisconsin, et Milwaukee en particulier, a vu un important nombre d’immigrants en provenance de l’Empire Germanique. C’est ainsi que la ville était devenue la principale productrice de bières aux USA [footnote]Pabst et Miller, les deux bières à soifs, équivalentes américaines de nos Carlsberg, Heineken, 1664…[/footnote]. Ils ont aussi emporté avec eux cet esthétisme teutonique qui transparaît maintenant à travers l’architecture de quelques vieux bâtiments, ou la devanture de l’un ou l’autre bar. Un dernier détour m’amène devant le Gimpel’s Store, puis le Plankinton Arcade.Erigé sur deux étages en 1915, il s’est vu adjoindre 4 étages supplémentaires en 1925. Comportant une allée centrale en forme de croix s’ouvrant sur de nombreuses petites échoppes latérales. En son centre, une magnifique rotonde, bordée d’escaliers en colimaçon menant du sous-sol au rez, entoure une fontaine sur laquelle trône une statue de John Plankinton. Le bâtiment, dont l’intérieur et l’extérieur sont recouverts de catelles en terra-cota, compta à l’époque de sa plus grande gloire jusqu’à 130 petits magasins, un salon de Première Classe, 60 tables de billards, 41 allées de bowling, et un bain turc. Pour la petite histoire John Plankinton était un magnat de la viande.

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Cette petite excursion a fait passer le temps jusqu’à l’heure de l’icebreaker [footnote]brise-glace[/footnote], cette cérémonie où les conférenciers, invités et auditeurs se réunissent autour d’un verre pour discuter les uns avec les autres. Si certains groupes se forment de gauche à droite en fonction des origines – en particulier les Chinois, et les Iraniens – la majorité joue le jeu. Sympathique soirée qui a toutefois une fin un peu rapide. Il faut dire qu’aux prix de la bière, fournit par le Hilton qui a aussi préparé les petits fours, les doctorants n’y restent guère longtemps.

Je rejoins mes pénates en prenant le chemin des écoliers, longeant Milwaukee River. Je m’arrête au célèbre bar Lars Von Trier. Au coin d’une rue, dans la façade de brique arrondie, une porte s’ouvre sur un intérieur sombre où le bar s’étend sur la largeur de la salle. Les petites fenêtres recouvertes de vitraux ne laisse guère passer la lumière des lampadaires. Une immense fresque représentant une ville médiévale occupe l’entier du plafond. Le mobilier en bois est recouvert d’un sombre verni. Lars Von Trier, non point une apologie du réalisateur, mais le nom du premier tenancier, originaire de la ville de Trier en Allemagne. Et j’ai vraiment l’impression d’entrer dans un de ces vieux bars de village du Bade-Wurtemberg.

De retour à la maison, Shane et moi finissons un verre de vin avec quelques morceaux de fromages quand arrive Myles. Ce dernier nous rejoint avec une nouvelle bouteille. Lorsque sa sœur, Kylen, franchit le pas de porte, elle se joint à nous, avec une autre bouteille. Heure après heure, nous discutons de l’Alaska, de ma première impression de Milwaukee, de fromages, de vins… Finalement il sera prêt de 4h00 du matin lorsque le calme revient dans l’appartement.

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