A la découverte du Far North : Russel – Cape Reinga

Frienz, Auckland, 26 avril 2011, 21h30

A l’instar des deux autres matins, le ciel est nuageux, quoique un peu plus gris. Seconde mission du matin, après celle de l’ineffable petit déjeuner, descendre vers le Sud jusqu’à Kawakawa, pour admirer des toilettes publiques. Kawakawa n’a rien d’exceptionnel, il s’agit d’une ville kiwi comme les autres, à l’exception  du numéro 60 de Gillies Street, position des susmentionnés sanitaires. Les plans, ainsi que la décoration de ces derniers est le fruit de l’artiste et éco-architecte autrichien Friedensreich Hundertwasser, ayant passé sa vie et trépassé dans une maison isolée sans électricité de cette ville. Les photos sont plus parlantes que les mots pour son œuvre, mosaïque de verres et de céramiques bariolées.

Vue extérieure des toilettes Hunderwasser à Kawakawa

De retour à Paihia, bien qu’il s’agisse d’un must de faire un tour dans la Bay of Islands pour découvrir ses merveilles, la météo incertaine me pousse à ne pas choisir cette option. L’arrivée massive d’une foule débarquant de plusieurs bus, pour embarquer qui sur les ferry, qui sur les jetboats me confortera dans ma décision. Je reviendrai un jour, pour y naviguer, que dis-je! pour y voguer sur un voilier à mon bon plaisir, mais en dehors de la saison touristique, bien entendu. L’alternative a tout pour me séduire avec son attrait historique. Si j’ai attendu plus de 20 ans en Suisse avant de me rendre sur le Rütli, la prairie où fut conclu le pacte originel entre Uri, Schwyz et Unterwald, fondateur de la Suisse, il ne m’aura pas fallu 2 mois pour fouler le sol sur lequel fut signé le traité faisant d’Aotearoa, une nation à part entière sous l’égide du Commonwealth. Je quitte avec joie Paihia et ses  hordes de touristes, pour Waitangi, situé de l’autre côté de la rivière Haumi. Le seul point intéressant de la ville est sans doute l’église St Paul’s Church, construite en 1925 en pierres basaltiques issues des carrières de Kawakawa, sur l’emplacement de la première église d’Aotearoa.

St Paul's Church à Paihia

Si la fondation de la Suisse est basée sur une légende, l’histoire de la Nouvelle-Zélande est très bien documentée. D’ailleurs, il est nécessaire de vous la conter en quelques mots : si la majorité des relations entre maoris et colons sont positives, certaines tensions existent quant aux terres et aux propriétés. De plus, avec l’arrivée toujours plus nombreuse de baleiniers, de navires, de repris de justices, de marchands, de missionnaires catholiques, Bay of Islands devient bondée. Kororareka gagne son surnom d’Hell-Hole of Pacific. James Busby est ainsi mandaté en tant que Résident Britannique par le gouvernement anglais pour y remettre un peu d’ordre. Arrivé en 1833, il n’aura que très peu de ressources pour mener sa mission à bien. Toutefois, ses relations avec les maoris sont excellentes. En 1834, il obtient même de l’amirauté pavillon maritime et régistration pour les navires maoris. En 1835, lorsqu’un français, Baron de Thierry, s’autoproclame Souverain Chef  d’Aotearoa, il arrive à rassembler 35 chefs maoris de l’île du Nord, qui finissent par signer la Déclaration d’Indépendance de la Nouvelle-Zélande. En début 1840, le Capitaine William Hobson débarque à Bay of Islands avec les pleins pouvoirs de la Reine d’Angleterre pour conclure un traité. Busby l’aidera à réviser son brouillon. Le Révérend Henry Williams et son fils finiront la traduction tard dans la nuit à la veille de sa présentation officielle. Le 5 février 1840, maoris et européens sont réunis par centaines à Waitangi. Après une nuit complète de discussion, 43 chefs maoris signent le traité, face à la Résidence (de Busby). Si en septembre de la même année, plus de 500 autres chefs ont paraphé des copies du traité, le 21 mai Hobson a proclamé la souveraineté de la Couronne Britannique sur la Nouvelle-Zélande. Si le débat sur l’interprétation du traité se poursuit encore de nos jours, il est surtout regardé comme un agrément entre deux peuples voulant vivre et travailler de commun.

Le mat planté à l'emplacement de la signature du traité, et la Résidence en arrière plan

Aujourd’hui le sol sur lequel fut signé le traité a quelque peu changé, mais nombre de symboles s’y trouvent. A commencer par le mât, planté à l’endroit précis où le document fut signé. Si, aujourd’hui, à son sommet flotte le drapeau de la Nouvelle-Zélande, il comporte à mi-hauteur encore l’Union-Jack et le pavillon maori. Ou encore la Résidence, un petit cottage où a logé James Busby durant ses années passées à Nouvelle-Zélande : des 4 pièces de 1933, le cottage s’est adjoint 4 chambres supplémentaires en 1940 au sud, et l’extension de la partie domestique a créé l’aile nord. Sans compter la marae, érigée lors de la fête du Centenaire et dont les sculptures rappellent les ancêtres des diverses tribus maories, ainsi que le canoë de guerre Ngatokimatawhaorua construit pour la même occasion. Et tout cela dans un cadre plus ou moins champêtre où la pelouse à l’anglaise côtoie les espèces indigènes, tant florales qu’animales.

Le canoë de guerre Ngatokimatawhaorua

S’il est possible d’observer l’ameublement du XIXe siècle d’une pièce où travailla Busby, la Résidence regorge de quantité d’informations sur le travail effectué lors de sa restauration, les différents agencements et extensions qu’elle a possédés ou encore comment Waitangi Treaty Ground a échu au peuple néozélandais suite au don de Lord et Lady Bledisloe de cette propriété achetée en 1932. L’abri, près de la plage où débarquait chaque matin du début de février 1840, abrite le canoë, une série de photos liées à sa construction, à partir du dernier grand Kauri abattu par volonté humaine, dont la souche est aussi présentée.

Le cabinet de Mr Busby

Quittant ces lieux historiques, je monte vers le Nord, effectue un bref arrêt aux décevantes chutes d’Haruru, tant en terme de hauteur, que de cachet. A Kerikeri, près du bassin naval en aval de rivière, demeurent les bâtisses de la mission du Révérend Samuel Marsend. La première, Mission House, datant de 1822, est la plus veille maison de bois. Elle trône au milieu d’un jardin à la … où nombre de plantes différentes sont présentées au public. A côté, Stone Store, le plus veille édifice en pierre du pays. Datant de 1836, il regroupe actuellement une boutique vendant de nombreux biens produits à la manière de l’époque, du clou américain aux différentes serpes et pelles de jardinage. Ma seule déception sera le refus de la mégère de m’incorporer à la visite guidée qui vient tout juste de débuter quand j’arrive, mais l’odeur du travail à l’ancienne, visible sur les objets, mérite la visite. Le tout est surplombé par l’église St James Anglican Church, ma foi assez jolie. Je quitte la ville en passant par Rainbows Falls, dont les chutes, hautes de 27 mètres, s’effectuent sur fond de falaise entaillée d’une profonde grotte horizontale.

Rainbow Falls, bien plus belles que les chutes de Whangarei

Frienz, Auckland, 27 avril 2011, 6h45 (GMT+12)

Sur le chemin me menant à Doubtless Bay, je quitte l’intérieur des terres afin d’admirer Matauri Bay, une plage de surf, longue de 18 kilomètres, et Wainui. Retour sur la Twin Coast Tourist Route qui me conduit jusqu’à Mangonui, signifiant littéralement « Grand Requin ». Le front de mer de ce joli port de pêche est orné de magnifiques bâtiments historiques, malheureusement à moitié cachés par les enseignes publicitaires des magasins et café situés au rez. Premier arrêt à Mangonui Fish Shop, un établissement de restauration spécialisé, comme vous l’aurez deviné, dans le poisson. Situé dans un bâtiment construit sur pilotis au-dessus de l’eau, sa marque de fabrique  sont les Fish’n’chips. Le filet de poisson de votre choix est prélevé directement dans l’étal face à vous, avant de partir de suite dans la friteuse, accompagné des pommes-de-terre. Quelques minutes plus tard, le Fish’n’chips ressort, est emballé par la gentille poissonnière-cuisinière, arborant pour Pâques de cocasses oreilles de lapin. Il ne reste plus qu’à aller sur la terrasse le déguster face aux voiliers et bateaux de pêche tranquillement ancrés dans la baie, à l’abri de l’île située au large. Je dois reconnaître que, pour l’instant, il s’agit des meilleurs que j’ai dégustés.

Succulent Fish'n'chips

Une petite promenade digestive m’amène à la découverte de Mangonui. J’arpente le long quai, avant de grimper dans le village. Au hasard, je découvre la bâtisse à l’abandon de la Bank of Australasia, le célèbre hôtel Old Oak, l’un des plus luxueux de Nouvelle-Zélande en son temps, l’église dont le clocher est une simple construction en bois, où la corde de la cloche pend à l’air libre, me donnant presque l’envie de l’entendre carillonner. En redescendant de l’autre côté, le point de vue sur le port en contrebas, ainsi que sur Doubtless Bay est magnifique. Un dernier détour me mène près de trois cottages, dont malheureusement le plus joli est en train de pourrir. Si aujourd’hui Mangonui survit grâce à la pêche et aux expéditions touristiques menée à Cape Reinga et s’y arrêtant pour s’empiffrer rapidement d’un fish’n’chips, ces esthétiques demeures furent bâties entre 1790 et 1850, lorsque l’industrie baleinière et l’exportation de bois de Kauri faisaient de ce village une cité prospère.

Cottage en attente de restauration

16h00, le temps passe définitivement trop vite et je dois quitter à regret ce pittoresque village, en direction du but ultime de ma journée, Cape Reinga, situé encore à quelques 160 bornes. Je ne peux toutefois m’empêcher de monter jusqu’à Rangikapiti Pa, dont les divers remblais des étages fortifiés du village maori sont clairement visibles. Je n’aurais pas la chance d’admirer un coucher ou lever de soleil, jugé splendide depuis ce lieu. Les rayons solaires, tout comme la côte au loin, sont estompés par le ciel nuageux. La péninsule de Karikari, en face, fermant la baie, la mer, tout l’arrière-plan disparaît dans des teintes grises, sur lesquelles le beige des quelques plages, et les verts des prairies et des péninsules recouvertes de forêts se détachent. La vue sur Doubtless Bay est grandiose. Pour l’anecdote le nom provient d’une entrée dans le livre de bord du Capitaine Cook qui nota qu’il s’agissait sans doute d’une baie lors de sa première entrée. Oui, mais une p***** de grande baie mon capitaine.

Doubtless Bay

Trêve de digression, il est temps de reprendre la route. Le paysage pour rejoindre Awanui, au pied de la péninsule menant à Cape Reinga est monotone, pâturages sur fonds collinéens, avec quelques bosquets épars, quelques fermes plantées de-ci, de-là. A 16h49 j’arrive enfin au fond de la longue langue de terre menant à la pointe Nord de la Nouvelle-Zélande. Un panneau indicateur me signale qu’il ne me reste plus que 104 kilomètres avant d’atteindre mon but. Je doute y arriver avant que le crépuscule ne tombe. Sur la première moitié du trajet, un nombre incalculable de véhicules redescendant vers le Sud me croisent, par contre seules deux voitures, roulant à tombeau ouvert, sans doute des locaux, me dépasseront. Le paysage reste immuable, encore et toujours des pâturages, et surtout des vaches, encore des bovins. Jusqu’à présent le nombre de moutons rencontrés est bien inférieur aux prédictions théoriques.

104 km du Cape Reinga

Si en longeant Houhora Harbour, le panorama se modifie avec cette langue d’eau salée à l’intérieur des terres conduisant à la présence de mangroves à proximité des côtes, ce n’est qu’après avoir passé Te Kao que les premières grandes dunes apparaissent, que les pâturages laissent la place à des forêts et des landes. Toutefois, le peu de place ne permet pas de s’arrêter tranquillement et comme la route est tout sauf rectiligne, je n’ose m’y arrêter en plein milieu. Avisant une petite route menant à une habitation, je m’y engage de quatre roues bien décidées. Impossible de remonter en marche arrière, le campervan reste posé sur trois roues, dont une seule est motrice, en contrebas, quelques bancs de sables limitent la place pour tourner. Bref, me voilà dans une situation quelques peu embêtante, quand soudain un kiwi débarqué de sa grosse jeep me lance un « You’ve got in troubles », auquel je ne peux que répondre « yep ». Après avoir tenté une énième tentative en marche arrière, habitué des automatiques, il prend le volant, et n’hésite pas pour effectuer un demi-tour en contrebas, à mettre les gaz et laisser un peu de gomme sur le gravier. La leçon, ne jamais hésiter à monter haut dans les tours en cas de situation problématique.

Une photo qui m'a valu quelques déboires. Je ne sais point si elle en vaut la peine

Me voilà reparti, après une petite demi-heure d’immobilisation. Je parcours les 50 kilomètres restants jusqu’au cap. L’impression est fantastique : rouler isolé, de nuit, dans l’obscurité la plus totale, sur la route serpentent sur la crête des collines, seuls mes phares percent l’obscurité, et éclairent les catadioptres et lignes de circulation du long ruban de bitume. Aucun arrêt supplémentaire, la nuit rend toute photographie impossible.

Seul mes phares percent l'obscurité de la lande

18h45, j’arrive enfin au parc, encore deux voitures y sont stationnées. Alors que je me prépare, embarquant lampe de poche, habits chauds et veste car le vent souffle à décorner un bœuf, les occupants sont de retour. Je descends alors tranquillement jusqu’au phare, situé presque à la pointe de Cape Reinga. Un chemin aménagé mène jusqu’au phare. Les cinq faisceaux lumineux de la lanterne rotative balaient à tour de rôle la lande et le large. Le bruyant murmure du ressac se fait entendre, couvert de temps à autre par le bruit des longues rafales de vent.

Même s’il est impossible de voir la mer, la luminescence blanche des déferlantes luit sur la noirceur de l’océan. Moment magique que de découvrir un phare de nuit. Je n’en ai pas souvent eu l’habitude, et encore moins de profiter de ses éclats aucunement troublés par les lumières d’une ville proche. Ici l’obscurité est la plus complète.

Phare du Cape Reinga, j'y suis enfin arrivé

Je mettrais fin à ce moment magique, en faisant un peu le zouave à l’autre bout du monde, jouant avec les divers réglages de mon appareil photo; je tenterai de saisir de fugaces moments ou encore profiterai de laisser ma silhouette fantomatique orner le mur. En remontant jusqu’au campervan, je croiserai mes premiers opossums vivants, quatre yeux ronds et brillant me fixant dans l’obscurité, plutôt troublant sur le moment. Je dormirai à 500 mètres du parc, sur une petite place d’évitement : au loin la lumière du phare du Cap Maya van Diemen scintille dans la nuit, et les rumeurs du vents et de la mer berceront mes rêves.

Et pour la petite histoire, afin de ne pas faillir à la tradition pascale, je me suis lancé dans une chasse aux œufs campervan, que j’avais préalablement cachés ce matin. Et bien sûr, je n’ai pas manqué de croquer les oreilles du lapin en premier.

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