Manley Hot Spring, première visite

Manley Hot Spring,

Fairbanks, 22 septembre 2015, 17h00

Peu après que la grande aiguille marque minuit sur la montre du salon, accompagné de mon père, je file à l’aéroport de Fairbanks pour y accueillir Valérie, ma sœur, et Ozgür son mari. D’ici un petit quart d’heur, la famille Oggier/Genç sera réunie pour une petite semaine en Alaska. A la seule vue du visage encore tendu de ma sœur, je devine que le vol fut un peu turbulent. L’avion bougeait en tout sens, des turbulences à vous faire peur, tel fut en substance ses premiers mots. A plus d’une heure du matin, les retrouvailles sont brèves et intenses. Quelques brèves échanges le temps de déplier le futon, puis tout le monde au lit, demain nous partons à l’aventure, direction Manley Hot Spring, distant d’un peu plus de 150 miles de Fairbanks.

Manley Hot Spring, quelques mois après mon arrivée en Alaska, j’en avais entendu le nom, accompagné des rumeurs les plus folles. A cette époque je ne m’étais encore baigné dans aucune source d’eau chaude en Alaska, et mis à part les volcans des Iles Aléoutiennes, j’ignorais l’existence d’activité géothermiques dans l’intérieur. D’aucun m’avait parlé d’une serre avec des raisins; d’autre d’une végétation luxuriante; Matthew – mon collègue du bureau – ne cessait de me compter la présence de cette exubérante forêt de bouleau, au milieu de l’intérieur, alors que les conifères poussent en maitre sur les sols gelés. Aussitôt que ma soeur m’avais promis de rejoindre mes parents et moi en Alaska, j’avais prévu de les amener à la découverte de cette endroit que j’espérais merveilleux.

Au petit matin du samedi, je fais un rapide tour du propriétaire pour les derniers arrivants. Depuis l’arrivée des parents, la cabine s’est légèrement améliorée: fini les jerricanes d’eau sur le comptoirs, l’installation d’une pompe fournit l’eau courante au robinet (aussi longtemps que le réservoir n’est pas vide); le cabinet des toilettes est bien plus accueillants, le vibrant extérieur fuchsia, à l’instar des épilobes, contraste avec le paisible cabinet, repeint en bleu, vallée des glaciers, qui rappelle les profondeurs marines. Petit déjeuner, empaquetage, nous chargeons les voitures, sans oublier un jerricane d’essence attacher solidement au toit ainsi qu’une roue de secours de taille standard [footnote]En règle général, la roue de secours fourni avec la voiture est de plus petite taille, et n’est point une option envisageable en cas de crevaison pour rouler les 140 miles existant entre Manley et Fairbanks, aucune station n’existe sur la route[/footnote]. Un dernier passage par Fredmeyer est nécessaire pour remplir les réservoir d’essences et avitailler le garde-manger pour le weekend. Peu avant 11h00 nous passons le premier miles de l’Elliot Highway, qui nous conduira jusqu’à Manley, situé à son autre extrémité.

Outhouse [photographiée sous les premières neiges du 12 septembre]
Outhouse [photographiée sous les premières neiges du 12 septembre]

Quelques miles après Fox, nous respecterons la tradition en nous arrêtons à Hilltop Truck Stop, la dernière station d’essence avant celle du Yukon Crossing – 200 miles plus loin -. Cet arrêt est considéré comme presque obligatoire par nombre de Fairbanksien quittant la ville en direction du Nord pour y déguster une de leur fameuse pie, dont la richesse n’a d’égal que la taille de la portion.  Papa, suivant nos bons conseils, se laisse tenter par la Fatman. A notre grand désespoir, il aura droit à la dernière pièce, Alex et moi devront se résoudre pour un morceau de simple tarte au chocolat, à la croute moins épaisse mais néanmoins recouvertes d’une épaisse couche de crème fouettée.

En cette magnifique journée d’automne, sous un ciel céruléen exempt de tout nuage, j’avale les miles au volant de ma Subaru avec mes parents, tandis qu’Alex me suit avec son Honda, emportant Valérie et Ozgür. Rien n’est plus beau que les couleurs automnales des feuillus qui chapeautent les collines, contrastent tantôt avec le vert foncé des conifères, tantôt avec le noir charbon des forêts incendiées. Quelques touffes d’herbes renaissant au milieu des cendres parsèment le paysage d’un vert vif. Roulant les unes après les autres, les collines apparaissent et disparaissent, la route se faufile entre elles parfois suivant leur courbe, parfois les escaladant abruptement pour redescendre de l’autre côté tel un tobogan.

Manley Hot Spring, Elliot Highway
Premières pousses après l’incendie estivale

80 miles au nord de Fairbanks, l’Elliot Highway tourne brusquement sur la droite, et se pare de gravier. La route bitumée  qui continue en direction du Nord est la célèbre Dalton Highway qui mène à Prudhoe Bay. Habitué de cette route en hiver lors de nos excursions à Tolovana ou Hutlinana Hot Spring, c’est la première fois que je l’empreinte pendant la belle saison. Je ne suis point déçu: les paysage sont magnifiques. L vue ne se perd plus dans l’immensité blanche, le panorama et la topographie se révèle dans toutes leurs splendeurs. Au lieu, les lacs de Minto Flat brille de milles feux, un peu plus au Nord, des contreforts montagneux. Puis à mesure que nous approchons de Manley, le paysage se transforme, les sapins font place aux bouleaux, les abruputes collines s’adoucissent. Soudain, le long ruban gris de la route disparait entre deux murailles jaunes couronnée par un ciel bleu. Lumineux, éclatant sont les seuls mots qui viennent à mon esprit pour décrire les teintes. Peu après midi, l’arrêt pique-nique sur l’air de repos impressionne Alex. En deux temps, trois mouvements, dans la tradition familiale, la boustifaille – pain saucisse, saumon, cream cheese, fromages suisses, … – et bières apparaissent sur la table.

Manley Hot Spring Road/ Elliot Highway
Minto Flat

Une vingtaine de miles plus loin, nous arrivons finalement à la localité de Manley Hot Spring, dont le nom officiel lui fut donné en 1957 lorsque la première et dernière édition des cartes topographiques d’Alaska de l’USGS furent imprimées. En 1902, alors que la ruée vers l’or bat son plein en Alaska, le prospecteur John Karshner découvre les sources d’eau chaude et profite de l’aubaine pour développer une exploitation agricole. La même année, la nouvelle communauté, alors nommée Baker’s Hot Spring,  est relié au réseau télégraphique par l’armée américaine. Situé à proximité des rives de la Tanana River, le village est le centre commerciale de la région, les communautés minières d’Eureka et Tofty, perdue quelques dizaines de miles dans l’arrière pays y viennent s’y ravitailler. L’année suivant, la première auberge, Sam’s Rooms and Meals ouvre ses porte; quatre ans plus tard, la construction du Hot Spring Resort Hotel par Frank Manley contribue au développement rapide du village. Le luxueux hôtel chauffé à la vapeur comporte 45 chambres équipés d’eau chaude et d’électricité, la piscine olympique chauffée vient compléter le bar et le restaurant. L’agréable ferry privé qui assure la liaison entre Fairbanks et le village en été est remplacé par un 2 jours de diligence/chien de traineau pendant l’hiver. Les années qui suivent sont prospères pour le village: magasin d’alimentation, boulangerie, journal local, … qui atteint son apogée en 1913 lorsque l’hôtel est détruit par un incendie. Le ralentissement de l’exploitation minière portera le coup fatal au village. 7 ans plus tard, il ne reste plus que 29 habitants des 500 que comptaient le village dix ans auparavant.

Hier, j’avais téléphoné à ce numéro qu’un ami m’avait dit d’appeler pour réserver les bains. La voie qui m’avait répondu ne pouvait appartenir qu’à une veille dame, et j’avais alors réservé les bains pour samedi de 16h00 à 17h00 et le lendemain pour 10h00 à 11h00. Peu avant l’heure dite, nous arrivons en direction de la serre qui abrite les bassins. En compagnie d’Alex, je grimpe jusqu’à la maison cachée derrière les bouleaux qui surplombent les lieu. Une veille dame, équipée d’un déambulatoire nous fait signe de rentrer dans une vaste cabine de rondin, dont les murs sont décorés de souvenirs. Elle me parait bien frêle, mais en même temps son esprit est encore vif. Elle se déplace lentement en direction e la paroi où sont accrochée la clef ouvrant les portes du paradis.

Manley Hot Spring,
La serre de Manley Hot Spring

A proximité de la serre, un petit bâtiment s’élève en rondin, repeint en blanc avec des trimes rouges. Il s’agit de Gladys Dart School, l’ancienne école du village, dont l’intérieur, encore intacte, comporte les anciens bancs d’écoles, livres et cahiers. Sur un mur, une coupure de journal et une photographie de Gladys, qui n’est autre que la veille femme qui m’a donné la clé. Il est temps d’ouvrir les portes du paradis. A peine la porte ouverte, je découvre une serre des plus normales, deux allées formées de dalles de bétons s’enfoncent entre la végétation luxuriante, parsemée de fleurs colorées. Au plafond, une gigantesques treilles est complètement envahie par les lianes de vignes, de-ci et de-là pendent quelques grappes aux raisins déjà ridés. L’atmosphère est humide, chaud, sans pour autant être étouffant, si la première partie de la serre est dévolue à un potager, la deuxième est consacrée au bain: quatre bassins de bétons. La température varie de tiède à très chaud. Seul Ozgür et moi nous nous risqueront dans l’eau la plus chaude, même si à chaque immersion nous n’y resterons guère plus longtemps qu’une ou deux minutes. L’absence d’une bassin rempli d’eau glaciale pour nous rafraichir tempère nos ardeurs.

Manley Hot Spring,
Les bassins

Une bonne heure à goger est plus que suffisant pour nous relaxer.  Quelques centaines de yard plus loins, nous garons nos voitures devant Manley Roadhouse, l’auberge où nous dormirons ce soir. Si mes parents se sont habitués à l’aspect rustique de l’Alaska au cours de deux dernières semaines, Valérie et Ozgür sont quelques peu surpris par l’aspect historique de l’auberge, et leur yeux ne cesseront de s’écarquiller lorsque nous y pénétrons: vieux canapés, anciennes bouteilles, artéfacts rouillés, fourrures, … l’ambiance est digne d’une vieille auberge alaskienne. A peine avons nous pris possession de la chambre, que nous repartons pour profiter de cette magnifique fin d’après-midi et rouler jusqu’à la rive de la Tanana.

Manley Hot Spring,
Automne

Quelques nuages pointent à l’horizon, s’élèvent dans le ciel toujours aussi bleu. Les couleurs sont douces, magiques. Manley est définitivement un petit coin de paradis dans l’Alaska Interior. Jamais je n’aurais imaginé qu’une telle vallée existe au milieu des terres. Sur les rives de la Tanana River, trois fishwheels – roue à saumons – sont posées sur le sol. Ces ingénieuses constructions, une fois mis à l’eau, flottent attachée à la rive. Le flot de la rivière entraine la roue. Les poissons remontant le flot entre dans les paniers attachés à la roue. La roue, tournant, entraine un casier après l’autre en dehors de l’eau, et en déverse le contenu dans un autre bac. Si deux sont fonctionnelles, une troisième plus arrière semble abandonnée et ne serra bientôt plus qu’un souvenir comme cette autre barge à font plat qui pourri au milieu des bois.

Manley Hot Spring, fishwheel
Fish wheel

Quelques ricochets laisseront des cercles éphémères sur les eaux de la Tanana. Sur le chemin du retour à l’auberge, une femelle élan et son faon paissent dans hautes herbes, à une dizaine de mètres de la route. Dérangé au passage d’un truck, il s’enfuiront au galop dans la forêt. Lorsqu’en 2013, au départ de Suisse, j’avais emporté quelques bouteilles avec moi. Dans le petit parc au bord de la rivière Manley, il est temps d’ouvrir la dernière rescapée, un Ermitage 2010 qui se révèle être une vrai merveille, et s’accompagne parfaitement de saumon fumé. Pour souper, nous nous attablons dans la salle à manger de Manley Roadhouse. A l’instar des simples auberges qui jalonnaient autrefois les tracés des diligences, la carte est simple. Après une petite promenade digestive dans Manley, Valérie, Ozgür, Yolande et André rejoignent leur chambre, tandis qu’Alex et moi montons notre tente dans le parc. Aucun nuage, les étoiles brillent au firmament, la nuit sera fraiche.

Si l’envie vous en dit, vous pouvez découvrir cette aventure d’une autre perspective, telle que ma sœur la raconte dans son blog.

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