Ken's Pond

Fairbanks, mardi 3 Novembre 2015, 113 Roxie Road

Alors que d’ordinaire les étendues humides et marécageuses, les cabines accessible par des chemins traffollés et boueux deviennent praticables à l’automne, cette année l’absence de neige et des températures oscillants autour du zéro degré nous ont privé de cette joie. La chute de neige du mois de Septembre est restée sans suite, pire encore, les températures sont remontées suffisamment pour que la pluie lui succède. Des conditions plutôt mitigées et voici un mois d’octobre dépourvu de riches aventures.

Voici deux ans que je me prête au jeu Halloween, attendant la dernière minute pour créer et achever un costume. Cette année, Alex et moi avions décidé d’y échapper. Cela faisait longtemps que je voulais l’emmener à Ken’s pond cabin, cette cabine construites sur la rive d’un étang à la vue panoramique sur l’Alaska Range. Cela faisait longtemps qu’elle voulait y aller, des amis lui en ayant conter les beautés. Ainsi soit fait, la cabine fut réservée pour la fin du mois d’octobre.

D’un naturel confiant et optimiste, il ne faisait aucun doute que les éléments seraient avec nous : un départ en fin d’après-midi, un randonnée au claire de lune pour rejoindre la cabane est la meilleure des idées. La semaine passa rapidement et vendredi arriva en même temps que la neige. Vers 17h00, je me rends à l’évidence : Alex a accumulée du retard dans l’écriture d’un document qu’elle doit envoyer à son maître de thèse ce soir et a encore besoin d’une petite heure ou deux. Les centimètres de neige légère s’accumulent sur la route. A la seule pensée de rouler une centaine de miles de nuit, lorsque le ruban bitumeux disparaît sous le blanc manteaux, lorsque des volutes de cristaux duveteux soulevé par le vent ou les voitures virevolte des minutes durant avant de retomber, lorsque les élans disparaissent dans le brouillard et se confondent avec les arbres, je devine un agréable périple se transformer en horrible trajet sous les assauts cumulés du stress et de la fatigue.

Nous ne partirons pas ce soir. A défaut, nous rejoindrons Andy A. à Hoodoo pour partager une bière. En cette veille de la Toussaint, les fioritures grandiloquentes d’Halloween font partie du décors, maintes personnes ont déjà revêtu qui leurs atours effrayants, qui leur costume affriolant. Alors que nous devisions sur la qualité des restaurants de Fairbanks, Andy invite Alex et moi à Wolfrun pour le dîner. L’intérieur de cette sombre cabane en maçonnerie surmontée par des rondins est lambrissées de bouleaux. Fenêtres et portes sont encadrés de planche recouverte d’un verni sombre, rehaussant les lisses claires. Le menu est résolument méditerranéen, oscillant entre la Turquie et le Liban : kefta, côtelette d’agneau, mezza, humus, … Un seul adjectif, excellent. Wolfrun est sans nulle doute l’un des meilleurs restaurant de Fairbanks. En considérant que j’en suis ressorti rassasié, il truste la meilleure la place.

Le réveil sonne de bonne heure. Le soleil n’est pas encore levé et nous paresserons jusqu’à apercevoir la silhouette des sapins se découper sur les couleurs pastels de l’aurore. L’odeur du café se repends dans les airs alors que nous finissons de préparer nos affaires. Tresse, beurre, confiture d’orange et miel de Fully accompagneront le café, dont l’odeur se repends dans les airs alors que nous finissons de préparer nos affaires. Avant de quitter les étendues urbaines deux derniers détours : le premier à Fairbanks pour acheter hameçon, appât et une luge, dont la destinée est de devenir une pulka ; le deuxième à l’archerie de North Pole pour acquérir de nouvelles flèches et réparer pointes et empennage des anciennes.

En début d’après-midi nous arrivons à Delta Junction. La centaine de miles parcourus furent quelque peu monotones. Le plafond nuageux est bas, les montagnes qui s’élèvent à l’horizon sont cachés dans un univers grisé. La neige recouvre forêts et routes. A chaque voiture croisée, des volutes immaculées s’élèvent réduisant la visibilité. Delta Junction, comme à chaque fois, l’arrêt au magasin général est bien venu. Rien de tel que de flâner dans les immuables allées pour se changer l’esprit. Ma préférée reste celle consacrée aux produits russes. Sur les étagères s’étalent des conserves à l’écriture cyrilliques, des paquets de biscuits à déguster avec un thé tiré d’un samovar, … J’imagine l’Orient-Express, les pays balkaniques, les églises orthodoxes, les popes russes. Cet univers si lointain, et pourtant si présent ici en Alaska. Delta est probablement l’une des seuls localités américaines où les écriteaux à la pompes à essence sont en traduit en russe.

La traversée de Jarvis Creek marque la fin de la localité, une trentaine de miles nous sépare de notre destination. Sur les planes étendues de Fort Greely, le vent souffle comme à l’accoutumée, de l’Est, en rafale. A mi-chemin de la longue ligne droite traversant la plaine qui s’étend au pied du Donelly Dome, quelques caribous sont visibles dans les buissons. De rectiligne la route devient sinueuse alors qu’elle traverse les collines marquant la frontière avec la vallée où s’écoule Delta River. Un long virage sur la gauche suivi d’une légère courbe sur la droite me ramène à la réalité. Dans 100 mètres sur ta gauche, j’indique à Alex la bifurcation de Coal Mine Road.

Coal Mine Road sous la neige
Coal Mine Road sous la neige

D’une petite aire de repos pouvant accommoder une demi-douzaine de Subaru, une route de traverse s’élance entre deux murs de buisson dégarni. Des ornières laissées par un véhicule tout terrain marque le chemin enneigé. Le week-end dernier, Kaiti et Eyal ont emprunté la route, alors exempte de neige. Confiante Alex suit les traces. Le trajet est quelques peu cahoteux, de temps à autre nous roulons sur une flaque gelée dont la glace craque à notre passage. Sans doute le véhicule appartenaient à une équipe d’inspection d’Alyeska [note] la compagnie qui s’occupe du Trans-Alaska Pipeline [/note] car les traces se terminent en demi-tour au passage de l’oléoduc. Nous poursuivons sur un chemin vierge, redoublant de prudence. Une quinzaine de centimètres de neige pulvérulente recouvrent cailloux, morceaux de glaces et autres obstacles cahoteux. Montées et descentes se succèdent, l’absence de vent de ces derniers jours me réjouis puisque aucune congère ne vient stopper notre progression.

Le mile n°3 marque la fin de notre progression motorisée, le dernier kilomètre et demi sera parcouru à pied. Sous quelques flocons éparses, je tire la pulka dans laquelle s’entasse mon sac à dos et les bûches pour le fourneau. Alex me suit, marchant dans la large empreinte chaulée par la luge. La neige fraîche couvre toutes traces d’animaux. Le silence est complet, troublé seulement par le vrombissement d’un camion dans le lointain. Une petite heure plus tard, nous arrivons au sommet d’une butte surplombant Ken’s Pond. En contrebas, nous ne distinguons même pas l’autre côté de la vallée tant les nuages sont bas. Rien n’est plus utile qu’une pulka pour tracter du matériel sur un itinéraire presque plat. Si j’en ai apprécié l’utilité jusqu’ici, je peste de n’avoir qu’une corde pour la tracter. L’absence de bras de liaison rigide rends l’opération délicate à la descente lorsque la luge ne cesse de s’élancer pour caracoler en tête. Par bonheur, la pente est encore douce et la distance plutôt courte. J’ai intérêt à améliorer le système pour l’emmener dans des traversées plus délicates.

A peine arrivé à la cabane, le feu vrombit déjà dans le poêlon et nous partons à la découverte des environs. Le lac est recouvert par la neige, sous les yeux perplexes d’Alex, je m’aventure sur la glace. Dégage d’un mouvement de pied le manteau neigeux pour en apprécier la solidité. Difficile à jauger, je m’aventure un peu plus loin, puis me renonce. J’ai quelques doutes quand à son épaisseur. Avisant le canoë en aluminium, posé le long de la cabane, je glisse l’embarcation de manière à former un ponton s’élancer vers le milieu du lac. Accroupis à la proue, je examine la glace, me rappelant que deux centimètres de glace d’eau fraîche sont suffisants pour soutenir le poids d’un être humain. J’avance encore de deux pas, jusqu’à entendre un léger craquement, et capitule à nouveau. Si je réalise que je ne pêcherai pas au milieu du lac, je ne m’avoue pas pour autant vaincu. De retour dans la sécurité – relative – du canoë, armé d’une hache, je perfore la glace. Deux autres coups sont nécessaires pour ouvrir un trou. Tel la brèche dans un barrage, l’eau jaillit, inonde la surface de la glace. La glace, épaisse de trois à quatre centimètres, s’est déformée sous le poids de la barque, occupée par Alex et moi. Quelques cailloux me permettent de construire une île à proximité du trou pour y déposer une canne à pêche montée sur trépied. Ayant déjà aperçu un poisson – de petite taille – glisser sur le fond, il ne me reste plus qu’à patienter.

Ice Fishing
Ice Fishing

Malgré le paysage immaculé, le crépuscule a déjà étendu son voile d’un bleu grisé. Alex et moi profitant des derniers instant de cet après-midi pour faire le tour du lac, marchant sur la glace le long de la rive. La canne à pêche à trébuchet: un omble chevalier a mordu. Ne mesurant pas plus de cinq pouces, nous le relâcherons. A notre retour, la chaleur de la cabane est des bienvenues pour nous revigorer. La tajine est mise à réchauffer sur le potager et de l’eau à bouillir pour préparer le couscous. En attendant, nous nous délectons tant des écritures du logbook que d’un petit cocktail apéritif.

Ken's Pond Cabin
Ken’s Pond Cabin

Réveillé au milieu de la nuit, je me lève pour alimenter le feu d’une bûche. A ma grande surprise, le ciel est dégagé et la silhouette blanche des montagnes de l’Alaska Range reflétant l’éclat blafard du claire de lune illumine le bleu nocturne. Dans un silence complet que vient couper à intervalle régulier la respiration d’Alex, je prends conscience à nouveau de l’immensité de l’Alaska. Devant moi, ces 4000 milles se dressent à plus d’une vingtaine de kilomètres ; leurs sommets me surplombent de plus de 3000 ; et pourtant aucune lumière artificiel ne vient troubler ce paysage. Aucun scintillement dans l’atmosphère ne trahi la présence d’un avion. Aucun éclat dans le lointain indique la position d’une cabane.

Panorama sur les montagnes de l'Eastern Alaska Range
Panorama sur les montagnes de l’Eastern Alaska Range

Quelques heures plus tard, peu avant que les premiers rayons de soleil ne dardent leur rayon sur les sommets je me lève à nouveau. Une veste doudoune, un pantalon doublé, un bonnet en laine sont mes seuls atours pour cette balade matinale. L’air froid et sec me pique le visage, achève de me réveiller. Les couleurs hivernales d’une aube septentrionale sont magiques, visitant la riche palette des teintes pastels. D’est en ouest, le ciel d’un bleu azur, à la fois clair et profond, vire peu à peu au violet, puis se pare de nuance orangées avant de vibrer d’un blanc étincelant, revigorant. A l’horizon, un point rouge apparaît au plus haut sommet, Mt Moffit puis s’éclaircit à mesure que la tâche s’étend le long de l’arrête. Peu à peu, les crêtes se parent d’orange et les montagnes sont nimbées dans ce halo matinale. Pour décrire ce phénomène, les Anglais ont un seul mot « Alpenglow ». Comme irradiant d’une chaleur qui lui est propre, il emballe de deux syllabes la magie de l’aube naissante dans un paysage alpins.

Lever de soleil
Lever de soleil

Emmitouflé de nos sacs de couchage, assis sur le porche d’entrée de la cabane, nous déjeunons face à cette vue imprenable. Tour à tour nous nous délectons de maté ; à la manière du verre vaudois, une fois le gor maté [note] coupe traditionnelle creusée dans une calebasse sèche[/note] asséché, il est rempli d’eau chaude pour infuser à nouveau les herbes et passé à la personne suivante. Une tasse après l’autre, le soleil se lève lentement, les ombres portées des sapins s’allongent sur l’étang. Les montagnes ont quitté leur parure mordorée et resplendissent de leur robe immaculée.

Mate matinal
Mate matinal

Hier soir, de la glace s’est formée rapidement à la surface de l’inondation. Durant la nuit, l’épaisse pellicule d’eau a complètement gelé. Alors que tout l’étang est baigné par le soleil, seul la portion inondée scintille. Notre curiosité éveillée, nous découvrons des frost flowers, ces délicates fleurs de glace qui ne se développe qu’en de rare occasion et sous des conditions précises. Un corps d’eau froide, proche du point de congélation, doit être exposé à un fort gradient. Après la formation d’une fine couche de glace, par sublimation et déposition, les cristaux de glaces grandissent telles des dendrites. Merveilleux, mais délicat, un léger souffle, un peu de chaleur suffissent à les détruire.

Fleur de glace à la surface de Ken's pond
Fleur de glace à la surface de Ken’s pond

En fin de matinée, nous quittons cette paisible retraite. Jouissant d’excellentes conditions météorologiques, nous décidons de parcourir les deux miles et demi nous séparant de l’ancienne mine de charbon. Dans le lointain, les arrêtes sont garnies de plumes de neige soulevés par le vent. Pourtant, ici, le long de la crête, aucun souffle ne vient troubler la tranquillité des buissons dégarnis. Sur notre gauche, une femelle élan et son veau déguerpisse à notre vue, tandis qu’un peu plus loin deux mâles nous regarde ; sur la colline en amont, une trentaine de caribous regroupés en troupeau broutent les rares lichens encore découvert. Dans ce paysage vallonné, au détour d’un monticule, nous apercevons le but de notre excursion : la silhouette de deux véhicules se profilent au sommet d’une butte. Dans le petit val en contre-bas, cinq autres élans marchent les uns derrière les autres, laissant un sillage brun dans les taillis recouvert de neige.

Elans à l'approche de la mine
Elans à l’approche de la mine

Rouillé, un silo de stockage marque l’arrivée à la mine. Une centaine de yards plus loin, nous approchons des carcasses des véhicules que nous avions aperçu auparavant. Peintures magnées par le soleil, carrosseries rongées par l’oxydation et trouées par les décharges de fusil à pompes. Au long de la piste qui descends dans le vallon, une pelle abandonnée gît au milieu des traces d’élan. De l’autre côté du ruisseau gelé, les vestiges de ce qui fut peut-être un bus ou une cabane de chantier est caché par des arbustes. En la vue de l’ancien mat couché parmi les myrtilliers et la présence des leviers de commande, il doit s’agir de la cabine de l’excavatrice. En m’approchant, je découvre ses chenilles enfoncées dans le sol gelé. Depuis combien de temps, la machinerie est-elle abandonnée ; cinq, dix ou peut-être depuis plus de vingt ans.

Coal Mine Road, mile n°6.5
Coal Mine Road, mile n°6.5

Poussé par le vent, les nuages ont obscurcis le ciel, et des poussières de limon s’élèvent de la Delta Valley. Une légère brise souffle maintenant sur Coal Mine Road. Il est temps d’abréger notre escape, un peu plus de trois miles jusqu’à la voiture, puis encore deux heures de route pour rejoindre Fairbanks. Ptarmigan, plus d’une quinzaine d’élans, une trentaine de caribous, deux ombles chevaliers, des traces de renards, de lapins et de musaraignes. Cette fin de semaine fut des plus réussies. Loin des activités humaines, nous avions même oublié le passage à l’heure d’hiver.

 

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