Tolovana Hot Spring III

Fairbanks, 113 Roxie Road, 22 novembre 2015

Pour la quatrième fois en autant d’année, l’arrivée du mois de Novembre s’accompagne d’une excursion à Tolovana Hot Spring. Initiée par Andy quelques années auparavant, maintenue par Eyal lors du voyage d’Andy en Asie en 2013, les membres y participant gravitent autour du cercle d’internationaux que je côtoie régulièrement. Cette année, sous l’égide d’Andy, Alex et Kaiti sont les nouvelles adjonctions à Sarah, Simon, Eyal et moi. Alessio et Skye, partis pour l’Europe, au printemps ne seront malheureusement pas de la partie, ou tout du moins, c’est ce que nous croyons. Au début du mois d’Octobre, alors que nous soupions ensemble, un grand sourire éclaire le visage d’Andy lorsqu’il annonce que Skye et Alessio débarqueront en Alaska pour trois semaines quelques jours avant notre départ pour Tolovana et qu’ils se joindront à nous.

Vendredi 4 novembre, Simon et moi quittons Fairbanks en milieu d’après-midi. Kaiti, Alessio, Andy et Eyal, parti ce matin, ont déjà dû parcourir une bonne moitié des 10 miles séparant la route des sources d’eau chaudes. A la nuit tombée, nous garons la voiture sur le parking balayé par le vent. Le mercure affichant une quinzaine de degré sous le point de congélation, nous nous préparons rapidement à l’abri du coffre. Chaussés de ski de fond, nous glissons avec célérité, les trois premiers miles avalés en moins d’une demi-heure. Simon caracole en tête, poursuivi par sa chienne, Lila. Freiné par la luge que je tracte, je ferme la marche. Au milieu d’un plat marécageux, les sapins chétifs se disputent le terrain avec les saules. Glissant allègrement, mieux vaut éviter les endroits où l’eau affleure à la surface, sous peine que de développer des sabots de neige sous les skis. Peu à peu, la marche devient pénible à mesure que le chemin monte sur la colline. J’intervertis mes deux sac-à-dos, m’équipant du plus lourd pour alléger la luge. Notre allure ralenti, la montée est longue, lente, difficile. Une heure plus tard, nous abordons le replat. Dix minutes plus tôt, je maugréais contre mon idée de luge. Suivant une légère descente, je m’en félicite.

Le chemin côte à nouveau. A l’orée de la forêt nous ressentons un fraîche bise. Passé la lisière, nous revêtons nos coupes-vent sous les assauts mordant du vent. Emmitouflés de la tête au pied, nous progressons, appréciant à chaque mètre le travail de nos prédécesseurs qui ont chaulé le tracé. Le mile cinq n’est plus qu’un souvenir ; le plat sommet du dôme est identifié par le marqueur n°4 – le mile zéro est situé à Tolovana -. Le plus dur est derrière nous : maintenant, il ne reste que la descente de l’autre côté de la colline et la courte montée menant à la cabine.

Tout le monde ayant visité à Tolovana se souvient de ces deux miles de descentes, et plus particulièrement de quelques centaines de yards rectilignes à la pente prononcée, facile à l’allée, pénible au retour. Confiant en mes capacités de skieur, confiance exacerbées par les résultats promesseurs de mes premières descentes avec une luge, je m’élance confiant devant Simon. Poussé par la luge, l’accélération est rapide. A peine ai-je parcouru une vingtaine de mètres, que je suis impressionné par ma prise de vitesse. Poussé par la luge, tout freinage est impossible. A peine ai-je parcouru une cinquantaine de mètres, que je choisi les fourrés pour ralentir ma descente. Poussé par la luge, je cabriole sans devant derrière. En amont, Simon, tout juste rasséréné par mon appel « ch’uis ok » est hilare. Il s’élance, parcoure une trentaine de mètres, et choisissant les taillis pour s’arrêter provoque mes rires. Trop pentu pour les skis, je change de moyen de locomotions. Mes skis harnachés sur la luge, je m’y assied à mon tour. Suite à une vingtaine de mètre d’un essai concluant, Simon me rejoint et s’assied derrière moi. A deux, nous glissons rapidement, contrôlons plus ou moins la vitesse. Nos âmes de gamin s’emparent de nos esprits. Hilares, nous virons de gauche, de droite pour suivre les courbes du chemin, esquivés troncs et buissons. Dans une dernière courbe un peu plus prononcée, un sac-à-dos traîne par terre, un ski s’accroche dans un fourré et nous versons, la tête la première dans la poudreuse, riant aux éclats. Fiers de nos hauts faits, avisant la pente qui s’adoucit, nous skiions le dernier mile et demi.

Cedar Cabin à l'heure de l'apéro
Cedar Cabin à l’heure de l’apéro

Les lumières brillent aux fenêtres de Cedar Cabin. A peine avons-nous passé la porte qu’un délicat fumet de ragoût envahi nos narines. Nous avons tout juste le temps de nous dévêtir d’une ou deux couches de vêtements ; les souliers de ski de fond aux pieds, nous voici attablé avec un bol de ragoût et un verre de vin, entouré de bonne compagnie. Un verre après l’autre, discussions et palabres, cette suite effrénée n’a de fin qu’avec l’attrait des sources d’eau chaude. Rien de tel qu’une baignade dans une eau à plus d’une trentaine de degré pour prendre soin de nos muscles tendus par les efforts. Puis, Morphée nous tend les bras.

Dans ce petit coin de paradis, rien d’excitant ne se produit le samedi ou encore le dimanche. Les journées se passent dans une suite interrompue de gogeage [note] [/note] boustifaille et sieste. Parfois entres deux de ces actions essentielles, il est temps de prendre l’air pour une petite balade, les corvées eaux et bois, ou simplement respirer un peu d’air frais. Les journées passent lentement, dans la torpeur toute alaskienne d’une cabine chaleureuse au milieu du glaciale hiver.

Bain d'eau chaude
Bain d’eau chaude

En fin d’après-midi, samedi, est-ce après le deuxième ou le troisième en-cas apéritif de l’après-midi. Brittany, Alex et Skye nous rejoigne après une marche d’un peu moins de six heures. Mes souvenirs sont confus, mais sans doute avons-nous partagé un nouvel apéro, avant de prendre un bain. Entre fromage, vin et pain, une extrémité d’un filet d’élan vient compléter l’entrée. Ce dernier nous fut apporté par l’un des occupants de l’une des autres cabines, dont Andy a fait connaissance sur le chemin. En guise de plat principal, nous nous délectons d’un rôti d’épaule de caribou et purée.

Dimanche, la baignade matinale est suivie de la célèbre shakshuka d’Eyal. Comme d’habitude, un régal, un véritable délice avec des tranches de pain grillées recouvertes de za’atar. Allongé sur l’un des bancs, je lis avec assiduité « Beringia » de Dan O’Neil, un livre retraçant l’histoire des scientifiques à l’origine du pont de terre reliant la Sibérie à l’Alaska durant les glaciations. En début d’après-midi, Kaiti, Sarah, Eyal et Simon s‘élance sur le chemin du retour. Je les accompagne jusqu’au limite de la communauté, quelques centaines de mètres tout au plus avant de visiter les environs. Frame Cabin avec son ossature rectangulaire recouverte de contreplaqué est sans doute la plus dépouillée. Ceint d’une terrasse, elle ne manque pas de charme avec les deux scies oranges suspendues aux parois extérieures peintes d’un vert sombre. Un peu plus haut, un appentis aux parois à clin a fonction d’atelier pour les propriétaires. A quelques pas, une remorque équipée d’une scie à ruban montée à l’horizontale pour débiter les troncs en planches. Au sommet du hameau, Log Cabin domine une vaste clairière. A ses côté deux hauts sapins, et un bouleau encore plus grand. Ses rondins sont percés de larges fenêtres offrant une vue panoramique sur la vallée en contrebas. Le dessus de la porte d’entrée est orné d’une scie circulaire, un disque rouillé de plus de trois pieds de diamètres.

shakshuka
shakshuka

Chacune des cabines possède sur l’un de ses murs un plan des environs. Le schéma indique la location des bains d’eau chaude, de la source d’eau fraîche, la route menant jusqu’au parking, le chemin menant jusqu’à la piste d’atterrissage et un autre menant jusqu’au point de vue. L’an dernier, Andy et moi avions marché jusqu’à la piste atterrissage, cette année le point de vue sera ma destination. Sur le côté du chemin déjà emprunté de multiple fois, une trouée s’avance dans les taillis. Sans doute l’embranchement pour le point de vue. Je chaule une neige pristine, une légère poudreuse qui monte jusqu’au genou. Parfois les traces d’un lapins, ou les empreintes d’un élan troublent l’immaculé manteau blanc. Arrivé au sommet d’une butte, je me rends à l’évidence. Au cours des dernières années, les jeunes arbustes ont repoussés sur terres ravagées par un incendie de forêt. Si la vue est panoramique, l’horizon est striée d’une myriades de jeunes troncs. Marchant lourdement dans la neige, un craquement sur ma droite retient mon attention. Tournant ma tête, j’aperçois à moins d’un mètre, accroché à l’écorce d’un arbre un adorable animal velu. Une hermine? Aussi surprise que moi, nous nous toisons une demi-minute, puis elle s’agite, grimpe, descends, saute d’arbre en arbre avant de disparaître dans la neige. Non, elle serait blanche en hiver. Trop grand pour une belette, il s’agit sans doute d’une martre. La fin de journée s’achève comme elle a commencé avec un bon bain suivi d’une bonne bouffe, curry de poulet à la trinidadienne.

Marte
Marte

La grasse matinée de ce lundi matin s’achève, comme à l’accoutumée avec un bain relaxant. En prévision de la marche du retour, nous dévorons pancakes et bacon comme si nous avions sauté le repas du soir à pieds joints. Peu avant midi, la cabine est nettoyée, rangée et nous nous mettons en route. Après une pénible mais courte montée, nous voici déjà presque arrivé au sommet du dôme. La nuit dernière, le vent a soufflé avec force remplissant les traces laissées par nos compagnons, créant de longues congères, meringuant les arbres. Dans une univers dominé par les blancs, sous un ciel rempli de stratus, l’horizon disparaît dans le brouillard, les silhouettes confuses des sapins se fondent dans le néant. Soudain, le disque incandescent du soleil apparaît, bas sur l’horizon à l’approche de l’hiver. Le ciel s’illumine de teinte pastel, un doux violet, un pâle orange, un azur dilué… Chaulant la neige, la progression est ralentie, mais le plaisir est notre tant le paysage est merveilleux.

Brouillard
Brouillard

Ayant appris de mon expérience passée, aujourd’hui j’ai amélioré l’équilibre de mon attelage. J’ai attaqué la montée avec une luge chargée légèrement – moins d’une douzaine de kilogramme – portant la majorité de ma charge dans mon sac-à-dos. En vue de la descente, une corde comportant quelques nœuds est glissée sous la luge pour accroître la friction et améliore le contrôle de la vitesse. Le lourd sac-à-dos dans la luge, Alex en passagère à califourchon, je suis prêt pour attaquer la descente. Lentement, puis plus rapidement, je glisse allègrement. Le passage récent des deux motoneiges que nous avons croisé au sommet de la colline, rende la glisse agréable. D’Alex ou de moi, je ne sais quel est le plus impressionné par la luge qui suit ma trajectoire. La descente fut agréable, spécialement le dernier mile, lorsque j’ai pris confiance en moi et filer dru entre les sapins. Continuant sur notre lancée, nous avons glissé un bon tiers du plat. Puis j’ai tracé, la luge et Alex, un bon mile. Finalement, nous avons abordé les trois derniers miles. Ceux-là, qui sont toujours aussi misérables. Parcouru après la nuit tombée, les trois derniers miles sont interminables. L’absence du marqueur n°8 ne facilite guère l’estime de la progression. Lorsque le n°9, d’aucun pourrait penser qu’il ne reste qu’une petite distance à parcourir, mais aussi près de 300 mètres d’élévation à gravir.

Alex, à califourchon du Tolovana Express pour la descente
Alex, à califourchon du Tolovana Express pour la descente

Un peu plus de cinq heures trente après être parti, nous sommes tous arrivés sains et saufs sur le parking. Dans deux voitures surchauffées nous roulons en direction de Fairbanks. Nous arriverons à Fox à point nommé, quinze minutes avant que la brasserie de Silvergulch ne ferme la cuisine. Rien de tel que bière et burger pour terminer en beauté un excellent week-end prolongé.

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