Aventure manquée

Fairbanks, 29 août 2017, ciel dégagé

Aventure manquée en terrain connu ! Je suis sûr que le titre de ce billet vous a interpellé. Qu’est-il arrivé ? Quelles en sont les causes ? Qu’entend-il par aventure manquer ? Je vous ai habitué à des aventures planifiées. J’ai souvent pensé aux impondérables, et essayé de me préparer aux mieux, parfois emportant du surplus pour une petite promenade à la journée. Qu’a-t-il bien pu arrivé, et surtout en terrain connu ?

Si d’aucuns sont venus à Fairbanks, ils sont nombreux parmi mes amis et connaissances à savoir que le dénominateur commun de mes aventures est la bonne bouffe. Je ne recule jamais à porter quelques kilogrammes supplémentaires pour pouvoir cuisiner sur deux réchauds lors de courtes excursions. En effet, en été rien ne vaut un petit filet mignon de porc, sauce morilles, kumara [footnote] NDA : patates douces, en Maoris [/footnote] sautés aux petits oignons et carottes rôties dans un soupçon de sirop d’érable pour la première étape. En hiver, je pourrais vous proposer un petit tajine d’agneau aux pruneaux et abricot sec et son couscous incorporé. Bref, cette aventure fut manquée, si à l’heure du repas j’ai bien trouvé la glaciaire dans la voiture, j’ai dois me rentre à l’évidence que je n’avais point emporté le sac contenant réchauds, pots et autres ustensiles.

Samedi au petit matin, après un robuste petit déjeuner, je retourne travailler sur mon bus après quelques semaines de délaissement. Au soleil d’août, le travail va bon train. J’ai le temps de remplacer la ligne d’essence et remonter la pompe. Je mesure les dimensions et diamètres des tuyaux du circuit vides. J’inspecte les injecteurs d’essence et les nombreux joints. Je consigne dans mon carnet la liste des pièces à commander pour poursuivre la rénovation. En fin d’après-midi, le soleil tape fort, le mercure indique un chaud 26 °C et point un nuage ne vient troubler le bleu céruléen. « Ce soir, je ne dormirais point à Fairbanks » je songe à haute voie alors que je rentre à la cabane. « Je devrais profiter de ce temps pour m’échapper dans les Whites Mountains, cueillir quelques myrtilles ».

Le bus, immuable. Seul le moteur est la proie de mon activité.

Arrivé à la cabane, je prépare rapidement les affaires, suivant l’organisation habituelle pour du camping de voiture. D’abord la bouteille d’essence pour le réchaud est calée dans un des compartiments arrière de la voiture. Puis je rassemble le matériel de cuisine dans une caisse plastique : réchaud à essence, réchaud à gaz, une petite poêle pour faire rôtir les patates, deux pots contenants assiettes, couteaux-fourchettes. Prochaine étape, la bouffe. Je sors du congélateur un petit steak de mouflon de Dalle. Je récupère un oignon, des patates, de la confiture, un morceau de pain, du beurre, le café, la cafetière à l’Italienne, le sel, le poivre. Oh, j’allais presque oublier de prendre la boîte de saindoux pour rôtir les pommes de terre. Enfin, dernière étape, les affaires de camping à proprement dit : tente, sac de couchage, matelas gonflable, quelques habits supplémentaires.

Moins d’une demi-heure plus tard, la voiture est prête, je m’installe derrière le volant et sans hésitation m’élance sur la route : Geist Road, Johansen Express, Steese Highway jusqu’au mile 58 puis Nome Creek Rd. Je m’arrête en chemin en quête de myrtilles. Après cinq ans passés en Alaska, je suis quelque peu déçu, la cueillette est lente, très lente. Une heure est nécessaire pour ramasser 2 litres de myrtilles. Par habitude, j’avais estimé la moitié. A l’inverse les canneberges sont abondantes; je songes déjà à revenir après les premières gelées. Qu’importe, je suis dans la nature, pour la première fois depuis des jours. J’admire le paysage. En ce début d’août, j’observe le ciel déjà bas sur l’horizon alors qu’il est à peine 21 h 30.

Canneberges, en veux-tu, en voilà

Je ressens un petit creux à l’estomac, l’heure du souper approche. Je décide de rouler le long de Nome Creek jusqu’à Ophir Creek, une rivière que les canoéistes suivent pour rejoindre Beaver Creek, puis le Yukon. Le paysage est toujours aussi magnifique entre forêts de conifère près du cours d’eau, feuillus envahissant les marécages puis toundra qui grimpe le long des coteaux.

J’arrive à Ophir Creek, une petite rivière dont les méandres s’épanouissent et se rejoignent. Sur la rive, une petite clairière ; en son milieu, un muret en arc de cercle délimite l’âtre d’un feu de camp. L’endroit est parfait pour un campement. Je retourne à la voiture. Et là, le drame. Je regarde derrière chacun des sièges, fouille le coffre. Mais je dois me rendre à l’évidence, la caisse plastique, d’une couleur bleu vif est absente. « Putain d’Adèle » s’écrierait mon père. Ce à quoi maman lui réponds invariablement « Mais laisse-là tranquille, Adèle. Elle ne t’a rien fait ».

Bref, je fais le point. À ma disposition, tente, couchage, nourriture – assez pour survire trois jours —, essence à réchaud, hachette, scie pliable, roue de secours, bières, une bouteille de vin ouverte et rebouchée dans la glaciaire, habits et quelques outils. Il me manque les pots, les couverts, les plats, les deux réchauds, et bien entendu briquet et allumettes qui sont avec le réchaud à essence. Ayant repéré un camping un demi-mile auparavant, j’espère y trouver l’un ou l’autre sauveur qui pourrait me prêter n’importe quel outil pour allumer un feu. Il n’y a point âme qui vive.

Devrais-je rebrousser chemin jusqu’au pont, éloigné d’une dizaine de miles ? J’y avais aperçu quelques caravanes le long de la rivière. Au fond de moi, je n’ai pas l’envie de me retrouver en promiscuité avec quelques humains. Je sais que je donnerais cher pour pouvoir rester dans ce lieu idyllique. Je pourrais y aller et revenir, mais le soleil sera déjà couché quand je serai de retour. Au fond du vide-poche, à côté de la fiole de pétrole brute d’Alaska North Slope, je découvre trois allumettes, de celle que je peux gratter n’importe où. L’espoir renaît : à condition de pouvoir produire une étincelle, allumer le feu sera facile avec le bois aspergé d’essence.

Je craque la première allumette. L’embout soufré, humide, s’étale sur la fermeture éclaire de mon pantalon. La deuxième n’est guère en bon état, la moitié du revêtement inflammable est absent. Je ne la craque même pas et passe à la suivante. Je prends deux grandes inspirations. Expire. Une bonne minute passe. Je verse un peu d’essence supplémentaire sur le bois. Je frotte l’allumette sur le zip. Je vois, peut-être j’imagine une petite étincelle. Puis elle s’enflamme. Délicatement je l’amène en dessus des bois soigneusement empilés. Woufff, dans un souffle incandescent, les vapeurs d’essence s’enflamment, le brasier ronronne.

Sur l’autel de la gastronomie, je vide — enfin, je bois avec célérité — deux canettes de bière. J’en découpe le sommet et transvase dans chacune d’elle la moitié du saindoux. J’ai à présent deux petites friteuses de fortune. J’installe l’oignon coupé en deux sur la grille. J’assaisonne le steak de mouflon avec le sel d’Osaka — sel, graine de sésame, baie rouge, poivre —. J’utilise la cafetière à l’italienne pour chauffer de l’eau en prévision du maté nocturne. Ce repas concocté avec une cuisine de fortune est un vrai régal : les patates sont d’un croustillant exceptionnelle, la viande délicate et les oignons, sans doute la moins grande réussite de la soirée.

Une cuisine de fortune

À la nuit tombée, je rejoins le bord de la rivière. Parfumé à la fumée de la cuisine, les mains noircies par le feu de camp, je décide de me passer de tente. Je dormirais à la belle étoile. En ce début d’août, les premiers astres sont de nouveau visibles après des semaines d’absence. J’écoute le gargouillement d’Ophir Creek, regarde la pleine lune se reflétait dans l’un des bras. Sa lueur blafarde éclaire les vestiges calcinés des conifères.

Ah, rine ne vaut un petit maté avant d’aller se coucher
Une cuisine de fortune

Au petit matin, le déjeuner consiste d’un café, infusé à froid pendant la nuit, du pain recouvert d’une épaisse couche de beurre puis d’une non moins conséquente mesure de miel. Sur les flancs de Flat Top Mountain, je collecte l’équivalent d’un gallon de myrtilles avant de revenir à Fairbanks.

Mais l’aventure n’est pas finie, à peine avais-je passé la rivière qu’un sourd bruit émane de l’arrière gauche de ma Subaru. Je m’arrête, m’allonge sous la voiture pour observer les diverses parties mobiles. Rien ne m’interpelle. Je poursuis ma route tout en analysant le bruit. Ce dernier débute dès que je presse sur le frein, pour disparaître petit à petit. Lorsque je rétrograde, je n’enteds aucun un bruit, sinon celui du moteur qui grimpe dans un régime élevé qu’avant de s’apaiser. De même, aucun bruit suspect ne se fait entendre lorsque j’utilise le frein à main.

Je poursuis ma route lentement, kilomètre après kilomètre je m’approche de Cleary Summit. À mesure que la route grimpe, j’appréhende de plus en plus la descente. Je descends dans la vallée, le moteur couine en freinant la tonne de la Subaru entraînée par la gravité. Quelques courbes m’obligent à user des freins. Le bruit se fait de plus en plus vilain à mesure que j’approche de la Fairbanks. La traversée de la ville est un véritable enfer avec les nombreux feux de signalisation et les innombrables stops.

Le mois dernier, la voiture est passée en révision dans un garage dont la réputation n’est plus a refaire. Arrivé à la cabine, je démonte la roue arrière gauche. J’inspecte les plaquettes de frein. Une véritable horreur, la partie sacrificielle a complètement disparu. Quelques raies sur le disque indiquent que je suis chanceux qu’il ne soit pas irrémédiablement abîmé. Je peste sur le garagiste, sachant pourtant qu’il est digne de confiance. Je démonte l’autre roue et découvre une plaquette en parfaite santé. À force de chercher, je découvre que le piston pressant les plaquettes de frein est grippé. Il avance lorsque que je presse la pédale, mais ne se rétracte pas. Le bruit n’était que l’ébrasement de la plaquette à chaque freinage.

Lundi soir, je répare. 200 $ pour deux étriers, les plaquettes de frein. 3 heures. Du cambouis plein les mains. Quelques jurons par-ci, par-là et la voiture est réparée. Une petite course d’essai, une dizaine de freinages secs: tout roule, rien ne glisse, rien ne bouche. Je suis prêt pour la prochaine fin de semaine. Samedi prochain, je roulerai jusqu’à Dawson en Canada pour récupérer une amie qui descend le Yukon en canoë depuis Whitehorse.

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